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LA ROUTE EN AOÛT

 

 

La route en août n'existe pas. Je ne la parcours pas, je n'en parle pas, on peut donc considérer (avec juste un soupçon de mauvaise fois égocentrée) qu'elle n'existe pas. C'est un blanc de la page, une erreur d'impression, un chapitre jamais écrit, une ellipse ; ce n'est même pas une photo floue...

Il y a beaucoup de moments où la route n'existe pas. Pendant toutes ces nuits où personne ne l'emprunte, où elle appartient aux sangliers, aux cerfs, aux renards, aux blaireaux, aux hiboux, elle n'existe pas. Pendant cette longue nuit des années où j'habitais ailleurs elle n'a pas existé. Elle n'a pas existé durant cette nuit infinie du temps d'avant ma naissance, et elle n'existera plus pendant cette autre nuit sans fin du temps d'après ma mort. La route que je connais, la route que je regarde, que je parcours et dont je parle, ma vraie route réelle cernée par l'irréel, ce n'est pas la route mais à peine quelques éclats de route...

Elle me fascine, pourtant, cette autre route inconnue, inconnaissable, dont je n'ai dit qu'elle n'existait pas que par provocation narcissique mais dont je n'arrête pas de guetter les traces. Elle me fascine, cette route sans moi, comme me fascine la forêt dont je sens le souffle avant de m'endormir. Je pense à elle, je l'imagine. Parfois j'ai envie de la surprendre. Il m'est arrivé ainsi de quitter la maison à l'improviste le soir ou en pleine nuit pour voir à quoi ressemble la forêt lorsque je n'y suis pas (et c'était toujours un peu inquiétant, ces ombres, ces murmures...).

Aujourd'hui je prends la route en août, pour la surprendre, pour avoir un petit aperçu de ce qu'elle est sans moi, comme on regarde pendant une insomnie sa compagne qui dort.

 

*

 

Temps voilé, fleurs jaunes tombées sur le bitume, gerbes encore éclatantes des géraniums (dont je ne dis plus de mal depuis belle lurette). Ma route est pâle, presque pastel. Elle fait penser à une fleur qui s'éveille, encore flétrie, pleine de rosée, par un matin d'été. À propos de fleurs elle est d'ailleurs bordée tout le long par les étoiles éparses, d'un très fin bleu pervenche presque lavande par endroits, des fleurs de chicorée sauvage : c'est le laideron des paysans, qui l'ont ainsi nommée parce qu'elle ne leur servait à rien, mais je préfère son surnom d'œil de chat, dont cette plante a le mystère, l'élégance, la discrétion feutrée, ou, mieux encore, son nom allemand de wegedarte, gardienne des chemins, ou même wegeleuchte, lumière (il faudrait dire lueur) des chemins.

Ma route et ses gardiennes, des cyclistes la remontent (ils peuvent voir les fleurs), et de gros camions de travaux (qui passent sans rien voir). Ici ou là on remarque les traces des derniers travaux, les gravillons, le bitume frais, la peinture (ces coulées noires de bitume qui m'ont toujours semblé mystérieuses, j'ai pu en observer la formation récemment lorsque les ouvriers sont venus refaire la chaussée juste devant la maison : il s'agit simplement des coulées laissées par le bitume bien liquide qui suit la pente et qu'écrasent ensuite les gravillons et le rouleau compresseur).

Ma route prépare la rentrée, elle se prépare pour me retrouver, ma belle, lorsque je reviendrai !

Alors, quelle impression ça te fait de revoir ta route au mois d'août ? — Une sensation de flottement, d'entre-deux. Je ne suis pas vraiment sûr d'être là. Je ne suis pas vraiment sûr que la route même soit là tant tout tremble dans ce petit brouillard. Je vois que le temps a passé, que l'été est en train de passer. Les verts sont moins vifs, la sécheresse a jauni prématurément les arbres et les champs. Il n'y a pratiquement personne sur la route, et ce n'est pas normal à cette heure. S'il y avait un chevreuil je suis sûr qu'il regarderait la route sans me voir passer (mais je ne vois pas de chevreuil).

Une feuille tombe au ralenti. Je descends la route au ralenti. Nuages, Chartreuse pâle. La route en août est aussi inconsistante qu'un rêve. Je ne suis même pas sûr d'avoir écrit ce texte...

 

11 août 2015