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DES BÊTES ET DES GENS

 

 

Aujourd'hui je roule en compagnie des trois chats et de la chienne — la chienne pas trop inquiète, pressentant tout de même le vétérinaire plutôt que la promenade, et les trois chats terrorisés qui miaulent en chœur, doublement enfermés dans la boîte de transport et dans celle de la voiture.

Pour tenter de conjurer la panique claustrophobe, l’impuissance à s’échapper (on voit encore ici ou là une patte sortir des barreaux et griffer dans le vide), la perte effarante des repères, l’éloignement du territoire (le chat est un animal excessivement territorial…), pour lutter contre le vacarme du moteur et le vertige des virages, le chat miaule. Onça, la féline tigrée ramenée de Guyane et qui en a vu d’autres, feule sporadiquement dans les graves ; Dana, la petite Siamoise choyée qui a peur même des taupes, supplie dans les aigus ; le chat Musique assure la basse continue – et la chienne Patawa ponctue le tout de ses halètements.

Je les ai installés aussi confortablement qu'il était possible et je les rassure comme je peux en parlant d'une voix douce ; mais je pense alors à l'horreur que subissent chaque jour ces milliers de bêtes enfermées et transportées dans des conditions autrement plus dures sur les routes qui les mènent à l'engraissage et à l'abattage.

Je pense aussi (s’il est permis d’oser le rapprochement que la réalité, hélas, ne s egêne pas de faire) à la terreur de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants coincés dans les camions, les wagons, les rafiots grâce auxquels ils tentent d'échapper à la guerre pour rejoindre l'Europe — eux plus misérables encore que des bêtes parce qu’ils savent, parce qu’ils peuvent imaginer la noyade qui attend l’enfant qu’ils serrent dans leurs bras.

Dans un cas comme dans l'autre la réaction collective est la même : refuser de voir la souffrance. On établit des séparations, des catégories, des arguments réflexes qui vont permettre de ne pas voir — et, dans le cas de l'animal, de ne pas voir la souffrance qu'on inflige et dont on est assez directement responsable (même moi qui ne mange pas d'animaux mais qui nourrit mes animaux — ceux qui sont en train de miauler et d’haleter avec moi dans la voiture — avec des déchets de l'industrie de la viande, moi qui consomme encore, quoique moins, divers produits laitiers, moi qui me réjouis du nouveau cartable en peau de pécari qui sent si bon le cuir…).

Je n'ai en tête aucune de ces grandes solutions générales censées régler tous les problèmes, aucune idéologie, et presque aucun message. Je trouve simplement insupportable cette façon qu'on a de détourner la tête. J'ai honte de cette société qui accepte de laisser mourir des réfugiés à ses portes, et qui volontairement et industriellement tue, dans des conditions proprement inhumaines (et inhumaines aussi pour les humains chargés de ces basses besognes) des milliers d'animaux chaque jour, alors qu'on considérerait comme un fou dangereux n'importe quel quidam torturant la vache, le cheval ou le chien du voisin.

Il nous faut des preuves scientifiques pour mesurer la souffrance des bêtes (elles existent, elles sont nombreuses et cela ne change rien), comme si un simple coup d'œil vers l'un de ces camions qu'on croise sur l'autoroute ne suffisait pas à la mesurer, cette souffrance ; comme si jamais personne n'avait vu à côté de lui ses chats enfermés dans une boîte en route pour le vétérinaire…

Ce vain discours, les miaulements des trois chats le ponctuent un moment, puis se font plus discrets à mesure qu’on avance doucement, prudemment, ponctuellement doublé sur la route des gorges par un ou deux tarés homicides et suicidaires.

L'été est terminé. Le ciel est gris, l'air lourd, on sent déjà comme un voile déposé sur les feuillages, et je suis pris à nouveau d'une sourde colère (cela n'était pas arrivé depuis longtemps) à l'encontre de cette route, de cette saignée de bitume qui sépare en deux la forêt et sur laquelle meurent chaque année des bêtes et des gens.

 

(Quelques jours plus tard on annonce dans les journaux qu'on a trouvé sur une route d'Autriche les cadavres décomposés de soixante-et-onze réfugiés, morts asphyxiés dans un camion de volailles...)

 

19 août 2015