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Routeaoût2015chats

 

La route en août n'existe pas. Je ne la parcours pas, je n'en parle pas... 

 


 

 

 

 

LA ROUTE EN AOÛT

 

 

La route en août n'existe pas. Je ne la parcours pas, je n'en parle pas, on peut donc considérer (avec juste un soupçon de mauvaise fois égocentrée) qu'elle n'existe pas. C'est un blanc de la page, une erreur d'impression, un chapitre jamais écrit, une ellipse ; ce n'est même pas une photo floue...

Il y a beaucoup de moments où la route n'existe pas. Pendant toutes ces nuits où personne ne l'emprunte, où elle appartient aux sangliers, aux cerfs, aux renards, aux blaireaux, aux hiboux, elle n'existe pas. Pendant cette longue nuit des années où j'habitais ailleurs elle n'a pas existé. Elle n'a pas existé durant cette nuit infinie du temps d'avant ma naissance, et elle n'existera plus pendant cette autre nuit sans fin du temps d'après ma mort. La route que je connais, la route que je regarde, que je parcours et dont je parle, ma vraie route réelle cernée par l'irréel, ce n'est pas la route mais à peine quelques éclats de route...

Elle me fascine, pourtant, cette autre route inconnue, inconnaissable, dont je n'ai dit qu'elle n'existait pas que par provocation narcissique mais dont je n'arrête pas de guetter les traces. Elle me fascine, cette route sans moi, comme me fascine la forêt dont je sens le souffle avant de m'endormir. Je pense à elle, je l'imagine. Parfois j'ai envie de la surprendre. Il m'est arrivé ainsi de quitter la maison à l'improviste le soir ou en pleine nuit pour voir à quoi ressemble la forêt lorsque je n'y suis pas (et c'était toujours un peu inquiétant, ces ombres, ces murmures...).

Aujourd'hui je prends la route en août, pour la surprendre, pour avoir un petit aperçu de ce qu'elle est sans moi, comme on regarde pendant une insomnie sa compagne qui dort.

 

*

 

Temps voilé, fleurs jaunes tombées sur le bitume, gerbes encore éclatantes des géraniums (dont je ne dis plus de mal depuis belle lurette). Ma route est pâle, presque pastel. Elle fait penser à une fleur qui s'éveille, encore flétrie, pleine de rosée, par un matin d'été. À propos de fleurs elle est d'ailleurs bordée tout le long par les étoiles éparses, d'un très fin bleu pervenche presque lavande par endroits, des fleurs de chicorée sauvage : c'est le laideron des paysans, qui l'ont ainsi nommée parce qu'elle ne leur servait à rien, mais je préfère son surnom d'œil de chat, dont cette plante a le mystère, l'élégance, la discrétion feutrée, ou, mieux encore, son nom allemand de wegedarte, gardienne des chemins, ou même wegeleuchte, lumière (il faudrait dire lueur) des chemins.

Ma route et ses gardiennes, des cyclistes la remontent (ils peuvent voir les fleurs), et de gros camions de travaux (qui passent sans rien voir). Ici ou là on remarque les traces des derniers travaux, les gravillons, le bitume frais, la peinture (ces coulées noires de bitume qui m'ont toujours semblé mystérieuses, j'ai pu en observer la formation récemment lorsque les ouvriers sont venus refaire la chaussée juste devant la maison : il s'agit simplement des coulées laissées par le bitume bien liquide qui suit la pente et qu'écrasent ensuite les gravillons et le rouleau compresseur).

Ma route prépare la rentrée, elle se prépare pour me retrouver, ma belle, lorsque je reviendrai !

Alors, quelle impression ça te fait de revoir ta route au mois d'août ? — Une sensation de flottement, d'entre-deux. Je ne suis pas vraiment sûr d'être là. Je ne suis pas vraiment sûr que la route même soit là tant tout tremble dans ce petit brouillard. Je vois que le temps a passé, que l'été est en train de passer. Les verts sont moins vifs, la sécheresse a jauni prématurément les arbres et les champs. Il n'y a pratiquement personne sur la route, et ce n'est pas normal à cette heure. S'il y avait un chevreuil je suis sûr qu'il regarderait la route sans me voir passer (mais je ne vois pas de chevreuil).

Une feuille tombe au ralenti. Je descends la route au ralenti. Nuages, Chartreuse pâle. La route en août est aussi inconsistante qu'un rêve. Je ne suis même pas sûr d'avoir écrit ce texte...

 

11 août 2015

 


 

 

 

 

DES BÊTES ET DES GENS

 

 

Aujourd'hui je roule en compagnie des trois chats et de la chienne — la chienne pas trop inquiète, pressentant tout de même le vétérinaire plutôt que la promenade, et les trois chats terrorisés qui miaulent en chœur, doublement enfermés dans la boîte de transport et dans celle de la voiture.

Pour tenter de conjurer la panique claustrophobe, l’impuissance à s’échapper (on voit encore ici ou là une patte sortir des barreaux et griffer dans le vide), la perte effarante des repères, l’éloignement du territoire (le chat est un animal excessivement territorial…), pour lutter contre le vacarme du moteur et le vertige des virages, le chat miaule. Onça, la féline tigrée ramenée de Guyane et qui en a vu d’autres, feule sporadiquement dans les graves ; Dana, la petite Siamoise choyée qui a peur même des taupes, supplie dans les aigus ; le chat Musique assure la basse continue – et la chienne Patawa ponctue le tout de ses halètements.

Je les ai installés aussi confortablement qu'il était possible et je les rassure comme je peux en parlant d'une voix douce ; mais je pense alors à l'horreur que subissent chaque jour ces milliers de bêtes enfermées et transportées dans des conditions autrement plus dures sur les routes qui les mènent à l'engraissage et à l'abattage.

Je pense aussi (s’il est permis d’oser le rapprochement que la réalité, hélas, ne s egêne pas de faire) à la terreur de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants coincés dans les camions, les wagons, les rafiots grâce auxquels ils tentent d'échapper à la guerre pour rejoindre l'Europe — eux plus misérables encore que des bêtes parce qu’ils savent, parce qu’ils peuvent imaginer la noyade qui attend l’enfant qu’ils serrent dans leurs bras.

Dans un cas comme dans l'autre la réaction collective est la même : refuser de voir la souffrance. On établit des séparations, des catégories, des arguments réflexes qui vont permettre de ne pas voir — et, dans le cas de l'animal, de ne pas voir la souffrance qu'on inflige et dont on est assez directement responsable (même moi qui ne mange pas d'animaux mais qui nourrit mes animaux — ceux qui sont en train de miauler et d’haleter avec moi dans la voiture — avec des déchets de l'industrie de la viande, moi qui consomme encore, quoique moins, divers produits laitiers, moi qui me réjouis du nouveau cartable en peau de pécari qui sent si bon le cuir…).

Je n'ai en tête aucune de ces grandes solutions générales censées régler tous les problèmes, aucune idéologie, et presque aucun message. Je trouve simplement insupportable cette façon qu'on a de détourner la tête. J'ai honte de cette société qui accepte de laisser mourir des réfugiés à ses portes, et qui volontairement et industriellement tue, dans des conditions proprement inhumaines (et inhumaines aussi pour les humains chargés de ces basses besognes) des milliers d'animaux chaque jour, alors qu'on considérerait comme un fou dangereux n'importe quel quidam torturant la vache, le cheval ou le chien du voisin.

Il nous faut des preuves scientifiques pour mesurer la souffrance des bêtes (elles existent, elles sont nombreuses et cela ne change rien), comme si un simple coup d'œil vers l'un de ces camions qu'on croise sur l'autoroute ne suffisait pas à la mesurer, cette souffrance ; comme si jamais personne n'avait vu à côté de lui ses chats enfermés dans une boîte en route pour le vétérinaire…

Ce vain discours, les miaulements des trois chats le ponctuent un moment, puis se font plus discrets à mesure qu’on avance doucement, prudemment, ponctuellement doublé sur la route des gorges par un ou deux tarés homicides et suicidaires.

L'été est terminé. Le ciel est gris, l'air lourd, on sent déjà comme un voile déposé sur les feuillages, et je suis pris à nouveau d'une sourde colère (cela n'était pas arrivé depuis longtemps) à l'encontre de cette route, de cette saignée de bitume qui sépare en deux la forêt et sur laquelle meurent chaque année des bêtes et des gens.

 

(Quelques jours plus tard on annonce dans les journaux qu'on a trouvé sur une route d'Autriche les cadavres décomposés de soixante-et-onze réfugiés, morts asphyxiés dans un camion de volailles...)

 

19 août 2015

 


 

 

 

UN DIMANCHE MATIN

 

 

Petite grisaille de pré-rentrée. La voiture sent le cartable neuf. Les roses trémières, rouges sur fond gris, font de bons signaux d'alarme, et les feuilles mortes qui déjà s'entassent dans les bas-côtés sont comme les premières notes dissonantes de l'orchestre qui s'accorde.

Quelque chose commencera bientôt.

Attente de l'automne...

On s'étonne de ces toutes petites poires, du vert argenté des saules têtards, des péchés qui croulent sous les fruits.

Un vieil homme rentre chez lui, portant à la main un panier de pommes: vieil homme aux fruits, vieillesse de l'automne si riche de fruits mûrs.

Puis on bifurque vers Arvillard (cela faisait longtemps). Les corneilles sont attablées. À cette heure, un dimanche matin, la route est absolument déserte. On découvre l'avancée des chantiers, le nouvel escalier extérieur de l'ancien hôtel en réfection complète, la nouvelle maison sise sur la place centrale d'Arvillard dont le gros œuvre est à présent terminé (on a enlevé la palissade et la déviation). On salue la croix du carrefour...

Comme souvent un peu de brume stagne en fond de combe, dans la forêt : c'est toujours à cet endroit que revient l'envie de se garer et de descendre s'enfoncer à la recherche des girolles.

On passe quand même la forêt, le verger, le cimetière, le stop, l'église.

La route du travail un dimanche matin : pas encore tout à fait la route...

 

 

23 août 2015

 


 

 

 

 

LES MIGRANTS

 

 

La route brille sous la pluie battante. Des rectangles gris clair s’allument sur fond plus sombre, à cause d’un rayon de soleil ou de la lueur des phares. Les essuie-glaces oscillent entre les grands nuages accrochés au flanc de Belledonne et le brouillard en fond de combe. Il pleut vraiment à verse, et c'est un bienfait pour la terre...

À la radio, cependant, on parle des migrants : « Les migrants par milliers déferlent sur la Serbie », et on a l'impression qu'il s'agit d'un vol de sauterelles (« réfugiés » ou « demandeur d'asile » semble préférable).

La honte me vient de ces lignes consacrées à la pluie, à la route.

Dire, aussi fort qu'on peut, que l'attitude des pays européens est une honte, c'est peut-être au moins une façon de ne pas céder au fatalisme ?

Je sais que c'est facile à dire, facile de dire...

Je roule paisiblement sur ma route au fond si rectiligne, si peu dangereuse (malgré les chauffards et l'accident toujours possible), pendant que des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants tentent de survivre en fuyant la guerre. Il y a là quelque chose d'inconcevable qui donne envie d'arrêter tout discours, de se garer n'importe où, de mettre la tête entre les mains, de se taire, ou de crier.

Puissent les barrières tomber, puissent nos sociétés en crise morale bien plus qu'économique, s'organiser pour accueillir dignement ces gens ; sinon, à quoi bon nos discours, nos tableaux, nos musiques et nos livres ? À quoi bon cette route ?

 

24 août 2015

 


 

 

 

« CULTIVER LE SAUVAGE »

 

 Routeaoût2015sauvage

 

Tout commence, tout recommence plus vite, plus tôt.

Tout commence, tout recommence ce matin de fin d'été qu'on dirait de plein été. Naturellement on a peine à croire qu'il soit si tôt et qu'on soit reparti. La pleine lune qu'on regardait briller et rouler le long de la crête cette nuit s'efface à l'horizon, cependant que se hérisse et s'étire l'échine du Grand Chat. Les talus ont été bien rasés, les fossés nettoyés, quelques portions de route raccommodés, la rambarde refaite à neuf. Ici ou là quelques bogues de châtaignes, quelques feuilles jaunes aux bouleaux, disent l'automne. Un blaireau écrasé gît gueule ouverte en plein milieu de la route...

Sur cette route meurtrière qui tient ouverte sa plaie dans la forêt et les champs, on va donc tenter encore de « cultiver le sauvage » (c'était là le bel intitulé d'une rencontre organisée à Bruxelles en juin dernier, à laquelle j'avais participé d'une manière remarquable...).

Le sauvage, c'est le monde sans nous. C'est la forêt qui regagne les prés abandonnés par les troupeaux des hommes. C'est l'espace, la lumière, les forces anonymes qui traversent le monde. C'est le blaireau pas encore écrasé...

Le sauvage ne se cultive pas, c'est évident. Sitôt cultivé il n'est plus le sauvage. Mais ce qui peut et doit être cultivé c'est notre rapport à lui, devenu si ténu, si distant, si problématique, si mortifère (beaucoup ne voient même pas ce que je veux dire quand je parle de lui). Proclamer la nécessité de cultiver le sauvage c'est avant tout appeler à une réorientation de la culture, c'est-à-dire de l'ensemble des recherches et des productions artistiques et intellectuelles. Dans le domaine confus, où confusément nommé, de la spiritualité, on ne peut plus se permettre des pratiques acosmiques, détachées du monde naturel (on ne sait même plus le nommer...). Dans le domaine des lettres il faudrait rendre à la poésie toute sa place, car c'est sa tâche propre que de renouer les liens de l'homme avec le monde par les mots.

À mon tout petit niveau j'ai tenté comme j'ai pu de cultiver le sauvage. C'est ce que je raconte dans L'éloignement, à travers trois figures d'Indien (l'indien lui-même si éloigné au fond du sauvage, et depuis déjà bien longtemps, mais qui en reste néanmoins un petit peu plus proche de nous). Quand je reprends ma route ordinaire comme ce matin, je ne parle pas « pour passer le temps » (ni « pour me rendre intéressant ») mais pour faire le point sur ce qui me rapproche ou m'éloigne du sauvage, et pour tenter de privilégier ce qui m'en rapproche.

Pour tenter de voir: ces toutes petites pommes rouges et vertes qui pointent sous le tissu léger des derniers jours d'été; ces volets bleus pervenche derrière lesquels le ciel aussi est bleu pervenche. Pour tenter de vivre ce plaisir de la vitesse (modérée) dans la ligne droite et sentir ce bon vent que je provoque dans les talus. Pour humer au mieux l'odeur du bois en passant devant la scierie et saluer encore la pâle pleine lune qui vient de disparaître derrière Bramefarine.

Sauvage bien domestique dira-t-on, sauvage d'un faux sauvageon avachi dans son char ? Sauvage à ma portée, à mon niveau, humble peut-être mais surtout pas détaché de la réalité ordinaire d'une vie ordinaire.

Je reprends la route et j'écris pour cultiver en moi ce sauvage. 

 

31 août 2015

  

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.