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Routenovembre2015verneil

 

 

Cette année novembre arrive à pas feutré, plus coloré, plus doux, plus flamboyant à ses débuts que ne l’a été un octobre assez sombre. Les chrysanthèmes jaune vif qui couvrent les tombes du petit cimetière à l’entrée de La Chapelle du Bard ne sont pas les seules fleurs qui détonnent et étonnent : violettes, pâquerettes, trèfle mauve, pissenlits, bourrache ébouriffée et soleils multicolores prolongent leur floraison tout au long de la route. Il y a de nouveau des clameurs d’oiseaux, des rougegorges qui roulent leurs trilles dans les buissons, des ballets de geais et de corneilles, les travaux de l’ancien hôtel d’Arvillard ont repris, et on peine à lire dans toute cette frénésie le dernier mouvement de l’automne. À mesure que les bouleaux et les érables s’éteignent, les saules se rallument – à la mi-novembre les branches dénudées arborent déjà leur parure orangée qui sera bientôt la seule tâche de couleur dans le paysage, et l’une des bornes les plus visibles de ma route ordinaire…

Je reprends la route, attentif autant que faire se peut à ce qui demande à être dit, « disant le peu que je peux dire », avec toujours la conscience d’en dire trop, ou trop peu, et en tout cas toujours trop vite, pris par le temps, pris par la route et ne pouvant pas revenir en arrière (ni retravailler comme il le faudrait ces notes) puisque c’est la contrainte (existentielle, matérielle et poétique) qui m’est imposée, et que « je ne veux pas tricher ».

Relisant cette phrase, je constate que j’ai involontairement et par deux fois cité Philippe Jaccottet, dont je suis (débarrassé de certaines œillères que seule une extrême jeunesse pouvait excuser, et contre lesquelles la colère évoquée dans l’un des poèmes ci-dessous était dirigée) redevenu si proche.

Lire Jaccottet pourrait souvent me dispenser d’écrire tant je trouve sous sa plume tout ce qui me parle et me touche – cette sensibilité à l’éphémère, cette stupeur devant certains « signes » par lesquels le monde semble encore nous parler, cette volonté de renouer avec le « primordial » des liens devenus si ténus (qui l’ont peut-être toujours été), mais aussi cette profonde bonté à l’égard des choses et des gens, cette humilité authentique et cette vulnérabilité assumée sans lesquelles le travail poétique me semble perdre toute légitimité, voire tout intérêt.

J’ai cependant, comme tout le monde, ma propre route à suivre.

Je roule, je regarde et j’écris. Ce que je fais ici, n’importe qui peut le faire (Michaux a dit cela à propos d’un de ses livres – je ne sais plus lequel – et il faut se méfier de ces feintes modesties sous sa plume, mais pas sous la mienne : je ne me prends pas pour Michaux, tout va bien ; face au monde tel qu’il tourne et face à ce que j’ai à vivre j’éprouve souvent de la stupeur, un peu de panique, mais guère d'ambition « littéraire » ; l’obscurité, l’anonymat, le strapontin dans un angle peu passant d’un salon du livre isolé, ces notes jetées au Net et la quiétude de ma vallée me conviennent assez bien).

Rouler, regarder, dire ce qui vient en tête, l’enregistrer, le noter, accumuler des « traces » : tout cela est assez facile – pourvu que l’on fasse confiance à cette capacité qu’ont les mots de souligner le lien qui nous relie encore et toujours au monde fuyant de notre intimité et de notre « extimité », du dedans et du dehors.

Tout cela est facile, mais m’apparaît plus que jamais, en ces temps menacés par l’indifférence, en cette époque où l’homme hyperconnecté à va savoir quoi semble perdre tout contact véritable avec un monde (extérieur-intérieur) vécu comme mort, terriblement nécessaire.

En route encore « pour tous les bouts du monde » (me chantait naguère Vasca) – ou, plus modestement, la D207 de ma « vie ordinaire ».

 

6 novembre 2015

 


 

 

 

L’ÉTÉ INDIEN

 

 Routenovembre2015étéindien

 

Brise fine sur route orange

crête claire sur bleu fumée

ce n'est pas novembre cela

pas l’idée qu’on s’en fait

pas le poème grisonnant qu’on projetait d’écrire

novembre arrive en douce, en douceur

insouciant, maquillé, fragile

il porte haut son ciel pâlot

que traverse un héron

sur la route un grumier fait danser

et retomber en pluie les feuilles

les ouvriers qui bouchent la tranchée

parlent de l'été indien

les deux poings dans les poches un écolier

regarde sans y penser le soleil qui se lève

deux collégiens aux tempes rasées se racontent

leurs vacances leurs voyages

il y a une fine couche de brume encore

sur le toit de l’usine

et beaucoup de lumière partout.

 

2 novembre 2015

 


 

 

 

LA ROUTE GIGOGNE

 

Routenovembre2015habitacle

 

Dans l'habitacle du crâne

quelle panique quelle pagaille

d'idées en vrac de bribes de pensées

informulées informulables

de désirs de fatigues de feuilles froissées

de souvenirs de saisons emmêlées

de neurones et d'images.

 

Dans l'habitacle du corps

ça circule sans affolement

(pour l'instant)

le cœur pulse, fait tourner la machine

(pour l'instant)

aucun encombrement dans les artères

ça passe, ça bat sur un bon rythme rassurant

les ligaments les tendons tiennent bon

les os ne grincent qu’à peine ici ou là

ça palpite ça frissonne ça vit.

 

Dans l'habitacle de la voiture

c'est un peu le bazar aussi il faut dire

affaires jetées prospectus cailloux bâtons

on dirait une chambre d'enfant mal rangée

il y a de la poussière plein le tableau de bord

la pédale grince le plastique craque

la rouille menace et l’aiguille de l'essence

est dans le rouge. Seul le pare-brise est net.

 

Dans l’habitacle de la planète

sous les frondaisons claires des hêtres

en marge du monde chaotique

file ma familière, ma protégée

ma protectrice, ma bienveillante

route rousse

au long de laquelle je jette

ces regards ces appels ces mots

qui s’envolent aussitôt

vers le plus vaste espace de l'ultime habitacle.

 

3 novembre 2015

 


 

 

 

LA ROUTE EN AVEUGLE

 

Routenovembre2015aveugle

 

 Mieux que novembre, mieux que la brume

mieux que la fatigue et la nuit

plus redoutable que l'indifférence

plus opaque que le givre sur la vitre

ou le désir de tuer du chasseur

la colère voile la route

que je descends en aveugle

les yeux fixés sur l'entonnoir

où les idées rances tournent en rond. Pourtant

 

voici que la parole se relève

prosaïque pesante terre à terre

et s'élève quand même : voici que je vois

à nouveau grâce à elle

ce rayon doux qui frappe les Bauges

ce geai qui passe emportant une noix

cette fumée du côté de Beauvoir

le flambeau des saules qui se rallume

à mesure que les bouleaux ternissent − il suffit

 

d'un moment de silence pour que

le voile se reforme

pour qu'à nouveau me happe

le siphon noir du ressassement, parler

 

parler alors c'est pour sortir

parler c'est pour apprivoiser

le feu de la colère

et s’en servir pour éclairer la route

 

forces vives jaune vif

les chrysanthèmes sur les tombes rutilent

 

roule encore parle encore

écrire, c'est pour rouvrir.

 

4 novembre 2015

 


 

 

 

MOINS DE FEUILLES

 

Routenovembre2015lumière

 

Moins de feuilles

plus de lumière

 

Moins de mots

plus d’espace

 

Pas un nuage

novembre est vaste

 

Fin des travaux

la voie est libre

 

Petit froid et fumée

lignes nettes

 

Prudence : chasse en cours 

 

Qu'est-ce que tu chasses ?

qu'est-ce que tu cherches ?

 

Plus d’espace

plus de lumière.

 

5 novembre 2015

 


 

 

 

LES FAUSSES ROUTES

 

Routenovembre2015fausse

 

Vraie route

que surplombent et prolongent

toutes les fausses routes des songes

 

tu songes

à ce dimanche où tu marchais

dans les lapiaz du Granier

 

roulant dans l’ombre tu revois l’aigle

filer dans la lumière folle

filer

 

puis soudain tu te glisses

dans la peau du passant, du chauffeur

qui roule en sens inverse

du vieux sur son balcon, du collégien

qui marche vers le bourg

 

tu te souviens

des paroles échangées naguère sur la place

à propos d’un voyage lointain

et tu constates que depuis

quelque chose de lointain vibre ici

 

ainsi

les fausses routes de la fiction

ne font pas la route moins vraie

mais plus vaste, plus vive

et retissent en toi la trame indissociable

de l’espace et du temps.

 

Depuis le cairn du Granier

ton moi d'hier salue

ton moi d’aujourd’hui

en route vers demain.

 

9 novembre 2015

 


 

 

 

LA ROUTE SANS VOIX

 

Routenovembre2015muet

 

Poème presque muet

murmuré

à voix cassée

chevrotante

presque aphone

dans la lumière du matin

 

Faute de piles le dictaphone

s'est éteint

sur les quelques secondes

sauvées de ce matin

on n'entend qu'un bruit de moteur

et ces mots-là :

 

poème presque muet

murmuré

à voix cassée

chevrotante

presque aphone

dans la lumière du matin.

 

Ce fut pourtant, n'en doutez pas

le plus beau des poèmes

la plus belle des routes

ce fut ce matin-là comme si soudain

les mots et les visions de la route

continûment coïncidaient

 

j’ai murmuré, je me suis tu

et la route a continué pour moi

parlant comme moi à voix basse

embrumée

toute feutrée de feuilles

toute tremblante

d'autant plus étonnée de la clarté des crêtes

qu'elle se lovait dans l'ombre

et chantant d'autant mieux

qu’elle se taisait, laissant

passereaux et voitures

chanter pour elle.

 

10 novembre 2015

 


 

 

 

L’HIVER DANS LA PLAINE

 

Routenovembre2015hiverenplaine

 

En ces matins de grande clarté

aux lignes nettes aux ombres bien découpées

sur les falaises du Granier

l’hiver nous lape par en bas

givre dans les champs

brouillard épais comme du lait 

débordant de la combe.

On s'y enfonce à la sortie de Presle

voitures et mélèzes rallument leurs feux

les collégiens en cercle

ressemblent à des manchots

il fait plus froid plus gris

c'est l'hiver dans la plaine.

 

12 novembre 2015

 


 

 

 

LA ROUTE DE LA PAIX

 

Routenovembre2015paix

 

La route de la paix

sinueuse forcément, et menacée

d’effondrement ici ou là insidieusement

se fissure, se craquelle −

il faut réparer chaque jour.

 

La route de la paix

si tu la suis par-delà les collines

devient la route de la guerre

avec ses cratères ses flammes

ses foules en fuite de pauvres gens

serrant contre eux le sac, l’enfant

(toujours les mêmes images à chaque fois)

et tu les vois venir vers toi, marcher

à rebours de la peur pour gagner

la route où toi tu flânes.

 

Ce matin sur ta route

tout est paisible et doux encore

malgré le froid qui vient, dit-on.

En procession derrière le grumier

les voitures roulent au ralenti

sous l'œil jaune de la buse

sur la place les collégiens discutent

avec un air grave

les drapeaux sont en berne

et chacun se demande où s’en va

la route de la paix.

 

16 novembre 2016

 


 

 

 

À NU

 

 Routenovembre2015ànu

 

Arbres nus

les dorures les blessures

s'atténuent.

 

Terre labourée

verts pâlots

les bananiers de Presle ont froid.

 

Fin parfum de fumée

la maison en fond de combe

se rendort.

 

Devant l'ancien hôtel un ouvrier

détruit à coups de masse le vieux mur

qui ne tenait plus guère.

 

Croix rouillée

brume grise

drapeaux en berne.

 

Novembre ce matin

ressemble à un vieillard

qui peine à se lever.

 

17 novembre 2015

 


 

 

 

UN POÈME POUR RIEN

 

 Routenovembre2015pourrien

 

C’est un poème pour rien

comme un signe de la main

un salut de loin

aux vaches qui paissent à l'entrée du village

au redoux aux ombres aux crêtes claires

au passé au futur au présent

à la présence

un poème sans rimes ni raison

échevelé comme les saules ce matin

un poème comme on bavarde avec un ami

sur un sentier de montagne à la fin de l'automne

un poème pour cette fin d'automne

où la route plus que jamais

t’a semblé bienveillante −

 

j'ai prononcé ces mots ce matin de novembre

vers dix heures

à l’heure où la lumière est neuve

la route et moi

avions la larme à l'œil.

 

18 novembre 2015

 


 

 

 

DERNIER VOYAGE AVANT…

 

Routenovembre2015derniervoyage

 

Dernier voyage et les nuages

sont las, qui s'étirent

qui grisonnent et débordent

les lignes de la montagne.

 

Dernier voyage

tranquille encore

et les mélèzes

rutilent.

 

Deux chiens blancs

au milieu de la route m'arrêtent

(ce sera la neige bientôt

qui me ralentira).

 

Un faisceau lumineux frappe

en un point très précis

les falaises de la Chartreuse.

 

Novembre est un printemps inversé

qui retourne à l'hiver

comme la mort qui est, qui fut, qui sera une

naissance inversée.

(Dans le rêve de cette nuit ma mère

était très belle qui me disait

« Je serai restée jeune et belle jusqu'au bout ! »

comme consciente de sa fin

et nous nous donnions quand même en riant

les dernières nouvelles.)

 

Tout a terni, voici

le tout dernier voyage

avant la neige.

 


19 novembre 2015

 


 

 

 

LA NEIGE

 

Routenovembre2015neige

 

Raclement

toussotement

plus un chant 

 

Sur le pas de la porte

le chien noir

hésite 

 

Le cheval

racle l’herbe froide

avec ses dents

 

Traces rouges

des feuilles putréfiées

comme des traînées de sang

 

Plus bas la route est moins belle

ou le regard qu'on pose sur elle

moins avide d'elle

 

que de ce paysage neuf

de crêtes roses, de dentelles

et de neige fraîche.

 

23 novembre 2015

 


 

 

 

 LE FROID

 

Routenovembre2015froid

 

Matin froid

la lumière irise

les étoiles du pare-brise

 

Pommes rouges dans le givre

la troupe des bouvreuils 

orne le verger

 

Les mains gelées tu constates

que le froid fige le corps

mais pique l'esprit !

 

Le verglas en fond de combe

la route barrée

te rappellent à tes limites

 

Déviation vers la falaise −

chic je vais revoir

ce virage magnifique !

 

Dans l'air cristallin l'usine

crache ses fumées

seuls nuages à l'horizon ?

 

Les maisons aussi se coiffent

d’un panache blanc

comme bonnet d'écolier

 

L'Isère en hiver

les champs blancs la route vaste

le chien dans le givre.

 

24 novembre 2015

 


 

 

 

LA LENTEUR

 

Routenovembre2015lentement

 

 

Lentement

plus lentement

au bord de la panne

et glissant pourtant

au premier virage

 

Lentement, plus lent

et plus hésitant

que ces fins flocons qui filent

à travers le firmament

jusqu’au parebrise

 

Lentement

de plus en plus lentement

suivant sous les arbres

la route plus mauvaise encore

où les roues patinent

 

Lentement

tu trouves ton rythme lent

battement intermittent

de la sève qui se fige

et des essuie-glaces

 

Lentement

la haie des saules se rapproche

passe et puis s’éloigne

danseur gracile un chevreuil

traverse la route

 

Maintenant

la beauté comme la neige

luit le long des lignes neuves

dont te fait présent

la lenteur.

 

25 novembre 2015

 


 

 

 

LE GRIS

 

Routenovembre2015gris

 

Dans ce paysage sans couleur

autre qu'ici ou là le feu atténué

d’un panneau ou d'un phare

je me détourne du noir

j’ai peu à dire du blanc

et leur préfère indubitablement

le gris

 

le gris

toutes ces gammes du gris

de l'asphalte où se reflète

le ciel plombé du ciel

 

le gris clair du béton frais

le gris sombre du vieux mur

le gris cendre des fumées

ou celui soyeux des ailes du héron

qui passe pesamment

 

le gris naguère étincelant

de la citerne de la ferme

pour le transport du lait

(les vaches, elles, sont descendues)

 

le gris métallisé de la voiture en face

le gris opaque qui masque la montagne

le gris sale de la neige écrasée

le gris bleu de la rambarde

qui sécurise ma route

le gris de l’église

le gris de la croix

le gris de la tombe

 

et puis surtout le gris banquise

le gris glacier 

riche d'hiver et de voyages

que la lumière comme une étrave entrouvre

par delà les crêtes.

 

26 novembre 2015

 


 

 

 

 LA LUMIÈRE

 

Routenovembre2015lalumière

 

À la lumière d'hiver

lumière rasante déjà presque éteinte sur le versant nord

ou rideau jaune paille du côté du Vercors

je roule encore

j’oscille

d'un bout à l'autre de ce tout petit segment sinueux

qui va du village au cimetière

 

Soudain me surprend

cette invraisemblable insouciance qui

atténuant le deuil

m'avait donné de nouveau l’illusion que la mort

était derrière 

et non devant

 

À la lumière d'hiver je la revois

rouler dans le ravin

de nouveau je vois cette montagne chauve

et la fumée

et le mur noir

dressé devant

 

Silence

le frein crisse dans la descente

chute de pierres chute de feuilles chute du temps

silence

 

Puis passé le cimetière

passé le ravin les perspectives

à nouveau s'élargissent

et m’étonne bien plus encore

ce dernier triangle de lumière franche

qui flamboie 

dans la trouée du col.

 

27 novembre 2015

 


 

 

 

LA FATIGUE

 

Routenovembre2015lafatigue 

 

Petit halo scintillant

au pourtour du regard

comme la glace sur le pare-brise,

petite palpitation aux tempes

perdue parmi les craquements

de la carcasse qui vieillit,

la fatigue

n'est pas la lassitude.

 


Comme une fièvre 

elle ravive les couleurs

elle amplifie les sons

elle met le cœur à nu les nerfs à vif

et fait pleurer pour rien,

parce que la neige fond

parce que le paysage aussi est nu

en cette fin novembre ni triste ni joyeuse

à laquelle on s’abandonne

comme le malade sur son lit d'hopital

laisse venir la maladie

(et le renoncement au combat l'apaise).

 

La fatigue fin novembre

scintille et tremble au pourtour 

de ce monde à nu.

 

30 novembre 2015

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.