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Routefévrier2016

 

Février sera bref, et lumineux sans doute. On s’attend à des retours de l’hiver, bien sûr, mais l’on accueille pour l’heure sans crispation toute la lumière qui vient et même, tout ce qui vient, les maladresses, les redites, les ombres, les silences et les mots de la route, heureux simplement de pouvoir repartir.

 


 

 

 

REPARTIR

 

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Repartir

chaque fois chaque mois chaque jour

comme après un virage une bonne impulsion

repartir dans le matin neuf

février sera bref

ouvre les yeux tourne la clé

et que ça vibre.

 

Repartir

apprendre à voir le temps dans l'espace

et l'espace dans le temps

aller bon train vers sa dissolution

ce trou gris

en fin de route.

 

Repartir dans les embruns

d'une neuve traversée

la chanson rauque des essuie-glaces te serrera le cœur

passé le dernier pont tu sentiras

le vertige du voyage.

 

1er février 2016

 


 

 

 

TOUT CE QUI ÉCLAIRE

 

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L’œil jaune

du lampion dans le brouillard

est aveugle à la lucarne 

de la maison inconnue

donnant sur la route.

 

Dans le jour qui les efface

villages et voitures

lancent pour personne

leurs signaux fugaces

et le rose à l'horizon se froisse

entre les doigts de la brume.

 

Regarde en avant

regarde en arrière

n’aie pas peur du temps

regarde au dehors

regarde au-dedans

partout où reste accroché

comme au firmament

le souvenir des étoiles

tout ce qui éclaire.

 

2 février 2016

 


 

 

 

À TOUS LES MARINS

 

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Dans un beau vacarme de vagues

se brisant sur le parapet

le vieux rafiot polluant en diable

reprend la route et fonce exprès

dans les ornières et les flaques.

Passé Répidon ça crépite

plic-plac et plic et plic et plac

ça grésile sur le par'brise −

sûr que le marin du virage

qu’on a quelquefois pris en stop

adorerait tout ce tapage

ces plic et ploc et plic et ploc

cette chanson dégingandée

intranscriptible au computer

qu’offre la pluie de février

à tous les marins sédentaires.

 

 

3 février 2016

 


 

 

 

À TOUS LES TRAPPEURS !

 

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Soudain ça crisse sous les pneus

du traîneau ou de la bagnole

qui envoie vrombir dans les cieux

tout un essaim de niverolles

 

La route redevient grand piste

d'où partent les traces des bêtes

et moi, vieil Indien animiste

je piste je trace je guette

 

Je flaire des fuites d’hermines

sangliers, loups, chamois, chevreuils

renards blancs, lynx, martres et fouines

et cavalcades d’écureuils

 

Sous les frondaisons en dentelles

je pourchasse un rêve animal

au-dessus de Presle mon ciel

reprend des lueurs boréales

 

Et je salue l’enfant au chien,

coureur des bois, vrai voyageur

qui, embusqué dans son jardin

sait que nous restons des trappeurs.

 

4 février 2016

 


 

 

 

LE VOYAGEUR DU TEMPS

 

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À fouler de jour en jour

comme loup en cage

la même route ordinaire

le même chemin

je ne suis pas un marin

je ne suis pas un trappeur

et si je suis voyageur

ce n’est que du temps

 

Je vais d’une saison l’autre

scrutant sur l’asphalte

les traces les chausse-trappes

du temps qui grimace

qui grise qui grime

qui étend ses ombres

qui tend ses filets

qui tend

 

Quatre saisons cinq vitesses

je file d’un matin l’autre

offrant au présent

ce voyage d’un seul jour

qui tous les rassemble

en ce fleuve d’une année

où vogue la permanence

où stagne le temps

 

Pendule j'oscille

d'un versant à l'autre

de la blessure du temps

je plonge dans ses brouillards

me cambre en ses courbes

tangue en ses torrents

remonte en ses rus

et de jour en jour me tend.

 

8 février 2016

 


 

 

 

AU THÉÂTRE

 

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Sur le théâtre pressé

de la route en février

c'est encore la débâcle

que le vent avec emphase

précipite.

 

Nous voici

à l'orée du troisième acte

poudré rasé le Granier

joue les jeunes premiers

la buse sur son piquet

semble vraie

 

Cette avancée immobile

du temps et de la voiture

rend bien l’illusion du voyage

l'eau qui jaillit du tuyau

fait pressentir mars

en fond de décor les fumées

font belle impression

et si j’ajoute à voix forte :

flaques froides, forêt défaite

rus luisants et ciel de traîne

nul doute qu’on s’y croirait

 

Nul doute qu’on s’y croira

quand en repassant des yeux

les lignes que j’aurai laissées

sur ma route de papier

on se sera embarqué

dans un tout autre voyage

plus faux ou plus vrai

que l’original (allez savoir)

 

9 février 2016

 


 

 

 

BEAUTÉ CACHÉE

 

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Grésil et grêle

ont orné champs et ornières

d’un blanc si éclatant

qu’on croirait neige au soleil

(mais il n’y a pas de soleil).

 

Au bout de la route

le grand trou laissé

par l’effacement du Granier

agrandit le paysage

(veille de déménagement).

 

À la sortie du village

nul chant ne sort

de la cage aux oiseaux

oubliée dehors

sans oiseaux.

 

Les corneilles dansent

dans le grand pré pâle

devant la salle des fêtes

tournent les lumières

de l’ambulance.

 

On a fait sauter

le vieux crépi de l’hôtel

et voici qu’apparaît

sous le travail patient du burin

la beauté cachée des pierres.

 

10 février 2016

 


 

 

 

FINES LIGNES

 

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Fine poudreuse

arbres en dentelle

rose fin

dans le ciel pur

arabesques échevelées

des nuages

 

fine poudreuse

jetée en gerbes

sur le pare-brise

lignes blanches

soulignées de noir

des câbles qui se croisent

 

un chat noir aux courtes pattes

remontait la route

à l'orée de son terrier

l'hermine embusquée

croyait voir sans être vue

l'hiver semblait revenu

 

le paysage n'était

qu’arbres en dentelle

fine poudreuse

fines lignes

vers leur fin

s'amenuisant.

 

11 février 2016

 


 

 

 

UN RACCORD

 

Routefévrier2016raccord

 

Longeant la frontière

entre pluie et neige

entre jour et nuit

entre deux saisons

 

passant prudemment

entre les grenouilles

entre les silences

entre les maisons

 

tentant vainement

d’accorder mon temps

humain trop humain

à celui du monde

 

je roule en ce jour

qui existe à peine

qui n’est qu’un raccord

sans trop de raison.

 

29 février 2016

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.