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Routejanvier20160401

 

Tout recommence dans ces improvisations confuses de la nuit, de la neige, de la pluie, du brouillard, de la route et de ta voix, en ces départs nocturnes qui rendent plus floues les limites entre le rêve et la réalité. Tu ne sais plus où tu t'en vas. Tu suis la ligne blanche du rêve entre deux nappes de brouillard, et ne croises plus que des fantômes. L’idée, l’envie même de traverser ce tunnel de janvier s'évanouit dans le plaisir de l’abandon. Au village noyé de nuit, c'est une fête étrange...

 

4 janvier 2016

 


 

 

 

UN RÊVE LUCIDE

 

Routejanvier201604

 

 

Pour C.

 

Sur la route hallucinée slaloment

les voitures les visions et crament

les feux bavent les couleurs s'abattent

les merles fous les arbres noirs tu ne sais 

plus où tu vas plus où tu es. 

 

La route de janvier est un tunnel

de pluie mêlée de neige qui t’emmène

vers ces lueurs de bout du monde

qui tremblent dans le bleu de la nuit

au plus loin de toi-même. 

 

Soudain tu plonges et tout se brouille

un peu plus, les arbres les poteaux

la ligne blanche la neige sur le capot

les mots que tu prononces et le froid te font croire

à un rêve lucide, sans doute, à un rêve.  

 

Une plaque de neige glisse sur le pare-brise

et tu t'enfouis dans ton igloo

cerné par la tempête :

la route de janvier est un rêve lucide

dont tu voudrais ne plus jamais te réveiller. 

 

4 janvier 2016

 


 

 

 

JUSTE LA NUIT

 

 Routejanvier2016nuit

 

Ni neige ni gel

ni brouillard ni pluie

juste la nuit.

 

Ni bêtes ni gens

ni arbres ni monts

juste des ombres.

 

Ni salut ni signes

ni poème ni chanson

juste des traces.

 

Ni route ni déroute

ni stagnation ni progression

mais un sillage.

 

Ni conducteur ni passager

ni toi ni moi ni personne 

une illusion.

 

Ni espoir ni désespoir

ni visible ni invisible

juste la nuit.

 

5 janvier 2016

 


 

 

 

UNE VISION ÉTROITE

 

Routejanvier2016visionétroite

 

Du plomb dans l’aile

et du givre au pare-brise

front bas sourcils froncés

vision rétrécie

j’avance à roue lente.

 

Toute la nuit le givre

a tissé sa toile dure

tendu ses lianes déployé ses fougères

sur le verre du pare-brise –

j’avance, j’hésite.

 

On n'a jamais du monde qu’une vision étroite

voilée opaque partielle partiale

car soumise aux parasites de nos orbites

de nos pensées, de nos histoires.

 

Pour retrouver une vision plus large

pas d’aigle ni de lynx mais disons

une vision d’homme

il faut rouler il faut parler

(sans dédaigner le subterfuge

d'une  soufflerie chaude qui n'est pas le langage).

 

Bientôt le voile se déchire

et le monde réapparaît

large net précis lumineux jusqu'au

prochain virage

et cette combe brouillardeuse

 

où fatalement la vision retrouve

ses bornes étroites.

 

 

6 janvier 2016

 


 

 

 

LES OMBRES

 

Routejanvier2016lesombres

 

Les ombres ne sont pas des menaces

elles ne blessent pas

elles n'entravent pas

elles font cercle autour du berceau

de ta route qu’elles protègent

elles délimitent ta nuit sans elles

tu irais sans repères

sans elles nulles lueurs

plus de forêt plus de montagne

et les villages aussi à cette heure

ne sont que des ombres

qui te regardent t’en aller

avec la bonté des vieux.

 

7 janvier 2016

 


 

 

 

LE VENT

 

Routejanvier2016vent03 

 

Dans la lueur des phares

comme secouées de soubresauts

les feuilles fébriles les écorces

les grives tombent. Une hermine

file, flèche blanche

sur la route noire

le long de laquelle les arbres

ont commencé leur transe.

« Je veux le vent ! » avait dit le garçon

espérant la tempête, l'effondrement

(comme avant-hier au mont Granier 

dont l'on pourrait voir la blessure 

si l'on y voyait quelque chose)

« j'aime le vent ! » avais-tu acquiescé −

à présent la pluie cingle

et tu t'enfonces dans l'aube bleue

tous feux allumés, tu fonces

à la rencontre du vent.

 

11 janvier 2016

 


 

 

 

DES BRIBES

 

Routejanvier2016cimetière

 

Débris des

débris des

bribes des bris

de souvenirs des

balbutiements de forêts

et le grésil qui crépitait

le chien noir qui te

regardait t'en aller

à l'orée des nuages où les

villages se perdaient

ultimes feux dans l’aube qui

efface toute étoile éteint

les voix perdues de nos jeunesses

là-haut plus de voie plus de voix mais des

balbutiements des

débris des

bribes des bris

d’étoiles noires.

 

12 janvier 2016

 


 

 

 

ÉCHAPPÉE BELLE

 

 Routejanvier2016échappéebelle


Soudain la route

redevient sauvage

redevient chemin

que l'on parcourt au ralenti

pendant qu’il neige

pendant qu’il neige

pendant qu’il neige et que

se brouillent les frontières

entre ciel et terre

une fine couche suffit

pour que se ravive

la nécessaire vigilance

un tête-à-queue dans le virage

ferait ici un paraphe admirable

et les passants après moi diraient

en recouvrant mes traces :

il l'a, celui-là, semble-t-il

échappée belle !

 

 

13 janvier 2016

 


 

 

 

HIBERNATION

 

Routejanvier2016hibernation

 

Enfermé dans sa coquille

l’escargot se meurt à cause

du givre qu’une fissure

a laissé passer. Le froid

le grand froid s’immisce aussi

dans le terrier du renard

et le cœur de la marmotte

ralentit encore. Il a

gelé dedans la voiture

dont les vitres sont bloquées

et le givre que l’on gratte

brille dans la nuit. Tout luit,

tout crisse et scintille, on glisse

sur le verglas, encastré

dans sa gangue de cristal

comme en une grotte. On est

prisonnier de l’enveloppe

de verre et de givre qui

ne protège presque plus

des dents de l’hiver. On se

recroqueville d’instinct

comme loir ours ou marmotte

on colmate ses fissures

on sent tomber la torpeur

de l’hibernation

 

18 janvier 2016

 


 

 

 

CONTRASTES ET LIMITES

 

Routejanvier201619janvier

 

Une camionnette borgne

remonte à contre-courant

la route ondoyante

au bout de laquelle éclate

comme un phare en haute mer

le feu d’un signal.

 

Sur le trottoir enneigé

le chien noir

prolonge la route –

trottinant sur la chaussée

le chien blanc

prolonge le champ.

 

Des deux lampadaires

qui bordent le cimetière

un seul reste illuminé –

puis la brume en fond de combe

rouvre une route idéale

sans contraste ni limite.

 

19 janvier 2016

 


 

 

 

PREMIER REGARD

 

Routejanvier2016premierregard

 

Premier regard

dans le matin clair

après un très long tunnel de nuit.

 

Premier regard

et c'est encore à portée de parole

l'aube du monde —

les voiles ne viennent qu'après

comme la buée sur le pare-brise

qu'on avait d'abord trouvé si net.

 

Vient l'envie de ne plus écrire

que des poèmes rapides

lancés à la légère à la va-vite

comme bolide sur route dégagée, lancés

comme au départ, au lever

le premier regard.

 

20 janvier 2016

 


 

 

 

 

LA PROSE DES FRONTIÈRES INVISIBLES

 

 Routejanvier2016prose

 

 

C'est encore une histoire de flou, une histoire de frontières invisibles que l’on frôle, que l’on trace, que l’on souligne, que l’on efface en roulant comme un funambule sur le fil tendu de la route.

 

*

 

Si l’on remarque à nouveau la haie des saules têtards, ce n’est pas seulement à cause de sa couleur orange mais parce qu'elle marque une limite non plus cadastrale mais temporelle : elle est le rappel bien enraciné d'un autrefois encore mais de moins en moins présent où l'on utilisait ses rameaux pour la vannerie. Quelques gerbes restent posées, comme pour mémoire, dans un recoin de la ferme.

 

*

 

Ainsi on se joue des limites, on franchit d’invisibles frontières entre passé et présent, hiver et prémices du printemps, Savoie et Isère, montagne et plaine, neige et paille. Sur le terrain de foot d’Arvillard ne restent plus de la dernière averse de neige que les vestiges enfantins d’un très bel igloo.

 

*

 

Quand, passé le pont sur le Bens, la D207 se fond dans la D209 comme un affluent dans un plus large cours d’eau, l’atmosphère se fait plus humide et sombre, à cause du ruisseau qu'on longe un moment à travers la forêt ; puis le paysage se rouvre sur le grand champ où l’on voit parfois les cerfs, juste en face du terrifiant pylône à tête de chat. On salue en passant les corneilles attroupées dans l’herbe du verger et le vieux cimetière aux deux lampadaires – l’un allumé, l’autre éteint.

 

*

 

J'aime cette dernière grande ligne droite qui, traversant les champs entre les rus du Buisson et de la Janotte jusqu'à Allevard, donne à la fois la sensation du vaste et celle de la limite, parce qu'on sait bien que c'est presque la fin du voyage et que le paysage reste borné par ces montagnes, par ces cols qu’on ne franchira pas.

 

 

21 janvier 2016

 


 

 

 

DE LA BONTÉ DES ASTRES

(LA LUNE)

 

Vigiejanvier2015pleinelune

 

Luminaire échappé du candélabre qui le portait

voici que la pleine lune qui dansait d'arbre en arbre

roule sur le fil électrique

puis s’envole doucement

ballon blanc éclatant dans le ciel gris rose −

on n'a d'yeux que pour elle.

 

Un merle chante à contre-lune

la buse surveille les champs jaunes

où s'enfuient les mulots

et toi tu penses à ces gens

perdus en mer

et pour qui cette vie-là

cette vallée cette route-la

seraient le paradis.

 

La lune déclinante et le soleil montant

éclairent avec la même indifférence

ou la même bonté

le plaisancier le naufragé –

toutes nos routes humaines.

 

25 janvier 2016

 


 

 

 

LA ROUTE COULE

 

Routejanvier2016coule

 

Sous l’œil voilé de la lune

dans la pupille du chat

entre les doigts et les plis

de la vallée délivrée

la route épanche sa plaie

dans le jour qui se rallume

la route coule à flot gris

et moi rouge gorge ouverte

avec mon sang et ma peur

je coule et chante avec elle

de ma voix de vieille lune

noyée dans l’eau de la gouille

je psalmodie ces paroles

encore alourdies d’hiver

pendant que mille corneilles

se déploient au firmament

et que dégorge la terre

que dégoutte la forêt

et dévale la débâcle

dans la vallée délivrée.

 

26 janvier 2016

 


 

 

 

DE LA BONTÉ DES ASTRES

(LE SOLEIL)

 

Routejanvier2016soleil

 

Finalement on s'habituera

à ces hivers brefs aux ombres longues

à la lumière poudreuse

et au soleil de face

qu'on salue d'un signe de main

comme on le fait quand on croise un ami.

 

Les câbles électriques reluisent

mon dieu que la voie soudain paraît claire

et qu'il est bon de se laisser ainsi tout à la fois

aveugler et guider !

 

Monte comme une offrande la fumée

s'épanouissent les primevères

sur le vieux mur ensoleillé

la coupe des ornières déborde de clarté

et ton cœur humain

de reconnaissance.

 

« Paix sur la terre aux hommes au cœur ouvert ! »

 

 

26 janvier 2016

 


 

 

 

ROUTE EN RÉ MAJEUR

(Pachelbel dans la voiture)

 

Routejanvier2016soleil2

 

Un temps lente et rétrécie

la route ample se réveille

comme un ru qui se rétracte

puis se détend et résonne

du grand canon répété

de la clarté qui rayonne

dans le cœur et les rétros –

symphonie en Rê majeur.

 

27 janvier 2016

 


 

 

 

ROUTE EN SI MINEUR


(Chopin dans la voiture)

 

Routejanvier2016simineur

 

Il y a, dans Le Dictateur de Chaplin, un célèbre intermède burlesque dans lequel le petit barbier juif rase son client sur le rythme endiablé de la Danse hongroise n°5 de Brahms : les accélérations simultanées de la musique et du rasoir provoquent naturellement l’effroi du client et l’hilarité du spectateur…

En ce dernier matin de janvier, ce n’est pas sur Brahms mais sur Chopin que j’ai jeté mon dévolu : si je roule un tout petit peu plus lentement que d’habitude, je peux faire coïncider la sonate n°3 en si mineur et les vingt minutes de mon trajet habituel ; ce que je tente.

 

 

*

 

Allegro maestoso

 

Moteur et musique, la vallée

se rouvre aussitôt sans fatigue

ni trouble ni brume ni givre

une grive traverse on entend

au lieu du vent sur ses plumes

le piano dont la mélodie

caresse les courbes de Belledonne −

la route en si mineur n’est pas triste

mais vacillante comme un envol.

 

 

*

 

 

Scherzo (molto vivace)

 

Ça s’accélère

dans la grande descente où cascadent

tous les ruisseaux de la débâcle

et cabriolent les chevreuils

puis au virage du village

le tempo dieu merci s’apaise

(on finirait dans le décor);

la femme à la fenêtre ignore

à quel point elle est émouvante

vue ainsi en passant avec

la sonate en si de Chopin : 

la route est son visage flou

jeune et vieux à la fois, changeant

comme les visages des rêves.

 

 

*

 

 

Largo

 

On quitte en si mineur la route principale

et la musique s'obscurcit en fond de combe

jusqu’à la faille du Joudron. Le soleil

n’atteint pas le vieux mur où les fleurs sont fermées

la baraque d'en bas paraît abandonnée –

puis on remonte vivement vers la lumière.

La route en si mineur serait cette sonate

jouée sans trop d'éclats, avec des envolées

secrètes. En elle toute la gamme 

des solitudes, des abandons.

 

 

*

 

 

Finale – presto nan tanto

 

Au final on file en si majeur

humant des odeurs de ferme et de résine

la route est sûre maintenant, triomphante

mais modeste elle va

vers son but

qui n’est que de filer

immobile et mouvante

de saison en saison

jusqu’à l’accord final, l’ultime

crépitement de l’arrivée

et le prochain départ.

 

28 janvier 2016

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.