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Routemai2016 

 

Je savais que cela arriverait tôt ou tard : l’anicroche, la panne sèche, l’incident, l’accident qui fait que tu te retrouves à piétiner sur la route où tu roulais – et tu t’étonnes alors des distances et de la lenteur du monde…

 

 


 

 

 

MA ROUTE DE MAI

 

Routemai2016routedemai

 

Ma route de mai hésite

entre le rêve et le rien

la colline et le ravin

la résistance et la fuite.

 

Ma route de mai louvoie

entre le clos et l’ouvert

entre la prose et les vers

la sinistrose et la joie.

 

Ma route de mai médite

un mauvais coup un envol

requiem ou air frivole

chanson neuve ou bien redite.

 

Ma route en mai tergiverse

entre tant de tentations

que finalement se rompt

l’équilibre, et mon char verse.

 

De rouler n’en pouvais mais

sur cette route impossible

où l’on cible l’indicible −

je continuerai à pied.

 

2 mai 2016

 


 

 

 

SORTIE DE ROUTE

 

Routemai2016pneu1

 

Je savais que cela arriverait tôt ou tard : l’anicroche, la panne sèche, l’incident, l’accident qui fait que tu te retrouves à piétiner sur la route où tu roulais – et tu t’étonnes alors des distances et de la lenteur du monde… Mai a sonné, et je sais que la fin se rapproche. J’y pense plus que jamais, à chaque chauffard qui coupe le virage, à chaque frayeur que je me fais tout seul ; d’une façon ou d’une autre je finirai piéton.

Tout de même je n’aurais jamais pensé que cela se passerait ainsi.

 

*

 

Il fait grand beau temps et la lumière inonde la Vallée. Je marche à grands pas derrière mon propre pneu qui s’en va tout seul, sans jante ni voiture. Après avoir quitté le garage il descend la pente, roule jusqu’au hangar qu'il longe sans vaciller, tourne à gauche (je ne pensais pas que ce fût possible), puis traverse la route. Je cours pour ne pas le perdre de vue, mais je le vois tourner à nouveau et s’engager sur le chemin des Landaz, où il disparaît.

 

« Eh ! Qu’est-ce que tu fiches ? Ma femme m’a dit qu’elle avait vu passer un pneu tout seul ! T’as déjanté ?

– Non, c’est moi qui l’ai lancé…

– T'es pas fou ? Tu fais du lancer de pneus, maintenant ?

– Oui… Je m’apprêtais à partir, mais il fallait que je charge les pneus d’été dans la voiture pour remplacer ceux d’hiver (il est temps). Comme j’étais pressé je les ai faits rouler du garage vers la plateforme où je suis garé (je fais toujours comme ça). Quand j’ai voulu les récupérer, je n’en ai plus trouvé que trois. Cela fait une heure que je cherche le quatrième. J’ai regardé partout autour du hangar, j’ai refait à pied la route jusqu’au virage, j’ai fouillé toutes les ornières et tous les buissons, mais je n’ai rien trouvé. J’ai alors lancé un autre pneu pour voir où il irait, mais il a dévalé et je l’ai également perdu de vue.

– C’est un gag !

– Oui… enfin non, il faut que je les retrouve… »

 

C’est ainsi que j’ai quitté la route pour le chemin. Maintenant je marche au milieu des pissenlits, des coucous et des orties : il fait beau, l’air est délicieusement piquant et une bergeronnette m’accompagne en sautillant. Au bout d’une longue recherche je retrouve, au pied d’un châtaignier, le pneu que j’ai lancé, puis celui qui s’était fait la malle : il est là, à moitié immergé dans l’eau de la gouille, trace d’un accident qui n’a pas eu lieu ou d’un improbable retour à l’état sauvage. Les deux canards qui gîtent dans les joncs s’envolent bruyamment à mon approche. Je m’enfonce un peu dans la terre spongieuse, atteins et finalement ramène le pneu ruisselant à l’intérieur duquel grouillent déjà quelques centaines de têtards sombres et luisants comme lui.

Je tire de cette histoire la triple moralité suivante : vouloir gagner du temps en fait souvent perdre ; perdre du temps peut être agréable ; le pire n’est pas toujours certain, puisque l’on peut sortir de la route sans dommage.

 

Routemai2016pneu2

 

3 mai 2016

 


 

 

 

 SISYPHE EN CARROSSE

 

Routemai2016sisyphe

 

Au bord de la route un merle

pique une charogne

des hommes en bottes et chapeau

taillent les haies coupent du bois

ou fument face à la montagne

qui fume elle aussi.

Dans sa nacelle l’électricien

relie au réseau les nids

le chien à trois pattes

trottine sur le trottoir

que frôlent en formation serrée

les martinets noirs

et Sisyphe en son carrosse

lève le pied et regarde

le ciel qui s'écarte

et le temps qui dégringole.

 

4 mai 2016

 


 

 

 

LE MARTINET

 

 Routemai2016martinet

 

Tout ce qui crible

ce qui déporte

le vent la pluie les aléas

de toute sorte

 

Tout ce qui pèse

tout ce qui poisse

le temps lourd le pollen les pleurs

l’angoisse

 

Tout ce qui creuse

ce qui érode

ce qui menace et fragilise

 

finalement se résout 

dans le vol du martinet

de nouveau lancé dans l’air.

 

9 mai 2016

 


 

 

 

ABATTIS, 7h43

 

Routemai2016abattis

 

Silence

stridences

claquements 

craquements

la forêt transpire

sur son tronc la buse

se fait ibijau

dans l'herbe on voit l’ombre

du grand tamanoir.

 

10 mai 2016

 


 

 

 

UN BEAU SÉJOUR

 

Vigiemai2016ombreclarte

 


Ombre et clarté

mouvants contours

dans l’air tracés

jour après jour

en ces années

d’allers-retours

nous auront fait

un beau séjour.

 

11 mai 2016

 


 

 

 

DANS L’ORNIÈRE

 

Routemai2016orniere


La route a remis son manteau de vent et de boue. Sur le bas-côté un chat au long poil ébouriffé dort, la tête dans une flaque. L’ivoire des pommiers brille. On a creusé les ornières, raclé la terre pour mettre à distance les herbes qui mordaient. L'eau ruisselle ; la parole s’épuise.

 

12 mai 2016

 


 

 

 

TROIS ENFANTS SUR LA ROUTE

 

Routemai2016enfants

 

Il marche dans la lumière neuve, son sac à dos négligemment accroché à l’épaule droite. Il traîne ses baskets vertes dans les gravillons frais. Il regarde les crêtes et il pense aux vacances. Il est déjà ailleurs, porté par un rêve d'été. Il fredonne, soupire, puis court rejoindre au carrefour d’autres enfants qui rient et crient dans les aigus comme les martinets.

 

*

 

Il marche dans la poussière au pas cadencé avec une arme sur l'épaule. Il ne chante pas, il ne parle pas. On lui a appris à refouler les mots, les larmes. On a fait de lui une machine de guerre, pour prolonger la guerre. Hier il a tué pour la première fois, et tous ont joué avec la tête qu’il avait tranchée. Il est fier. Il est en marche. Ils sont des milliers qui marchent comme lui, prêts à haïr, prêts à détruire ce monde si fragile.

 

*

 

Il marche sur la piste rouge d’un pays inimaginable, avec un violon à la main. Dans ce pays en perdition on arme les enfants des rues avec des instruments de musique. Il va rejoindre son orchestre. Avec lui il y a cent mille enfants ainsi enrôlés dans les cohortes de l'armée symphonique. Il répète dans sa tête la mélodie apprise hier. Il est l'espoir en mai.

 

17 mai 2016

 


 

 

 

MALGRÉ L’ÉTÉ

 

Routemai2016tenir

 


D’un geste impérieux l'homme en orange fait signe d'avancer à la voiture qui passe prudemment entre le lourd camion à benne et le rouleau compresseur en action. Bruits de machines, fracas, grésillements : c'est en mai que l'on répare la route. On roule alors dans la poussière verte. Les vieilles marques de goudron et de peinture s'effacent, et quand se croisent les voitures les impacts de gravillons dessinent des étoiles sur les parebrises. Parfois on glisse un peu dans le virage.

À l'autre bout du paysage le Granier s'est encore éboulé, et la faille blanche brille au soleil. Tout le massif est désormais le domaine réservé des marmottes, des chamois, des lièvres variables, des lagopèdes et des tétras qui mènent là-haut sans témoins leurs dangereuses existences. Les vieux névés finissent de s'effondrer.

Tout ce qui s'effondre, tout ce qui tient bon.

À la radio, ostinato, un piano tient bon le tempo. Dans les jardins et dans les champs les fleurs maintiennent leur floraison. Au carrefour les travaux vont bon train. Jour après jour l'enfant travaille sa partition. Jour après jour le livre se construit, s'érode, s'amollit par moments puis repart, défi réitéré. Malgré mai qui proteste et s’en va, malgré l'été qui vient, le cœur aussi tient bon.

 

18 mai 2016

 


 

 

 

NOS ROUTES SOUS LA PLUIE

 

Routemai2016pluie

 

 

Nos routes sous la pluie

ralenties comme barrées

sans horizon pas sans reflets

reliées au ciel reliées au cycle

de l’asphalte et de l'eau

 

Nos routes sous la pluie

que nous descendions en escargots frileux

dans nos coquilles de métal

 

Nos routes sous la pluie

ne menaient nulle part

comme routes de nuit

routes d'hiver en mai

routes navrées blessées lavées

rêves brouillés.

 

19 mai 2016

 


 

 

 

 

PARAPETS ET CHEMIN DE TRAVERSE

 

Routemai2016parapet

 

Parapets de bois ou de pierre

de béton lisse ou de fer vert

parapets pourrissants

ou refaits d’hier

parapets absurdes

ne protégeant nul précipice −

purs artifices,

 

parapets naturels

des talus des bosquets

vieux parapets moussus

le long du pont du Bens

rails rouillés

passés entre les plots −

étrange voie,

 

parapets qui balisent

parapets qui rassurent

comme un air prévisible un poème

au rythme régulier,

protégez-nous du vertige

de l'imprévu des appels du hasard –

protégez-nous du mal !

 

(Puis soudain

plus aucun parapet

plus rien ne te retient de sortir de la route

pour rejoindre au-delà le chemin de traverse.)

 

20 mai 2016

 


 

 

 

CERTAINS MATINS...

 

Routemai2016orage

 

Certains matins d'après l'orage, d’après les nuits interminables où l'on s’est enlisé dans des rêves dont la seule évocation fait revenir les larmes, certains matins de mai où l'on n’avait pas à être là, où l’on se trouve comme embarqué à l'improviste dans un autre rêve lumineux mais troublé de buée, certains matins le monde à nouveau nous apparaît dans toute sa nudité, sa crudité, sa fraîcheur, comme le buste offert au regard seulement d’une jeune fille au sortir du bain, non pas glacé, hautain, distant mais picturalement présent, tous les détails perçus avec une netteté presque surnaturelle, les herbes penchées, l’ombre bleue de la voiture sur la chaussée grise, les volets rouges qui brillent au carrefour, les roses accrochées au grillage, la neige fraîche sur les crêtes, les glycines mauves, les feuillages de plus en plus étouffants, la route enfin comme une mélodie apprivoisée qu'on peut jouer sans effort, sans y penser, en se laissant aller à la succession des notes, la route avec ses damiers, ses codes, ses messages enfin déchiffrés, sa liberté et ses contraintes, la route vaporeuse, fumante, avec ses tableaux champêtres de chevaux couchés dans les champs, de vaches en apesanteur ou de clocher illuminé sur fond de ciel bleu pâle, ses camions, ses jeunes piétons qui traînent les pieds pour aller à l’école, ce vieil homme aussi qui marche avec un biberon plein à la main, et la brume en fond de combe, et les hautes herbes encore qui dansent au passage du camion, qui semblent en folie et qui disent en dodelinant de la tête : « oui, oui, oui ».


20 mai 2016

 


 

 

 

AUJOURD’HUI ET DEMAIN

Routemai2016aujourdhui

 

Aujourd’hui il fait froid. Un petit crachin stagne dans la Vallée, tandis qu’il neige à nouveau sur les crêtes du Grand Chat. À la radio un pianiste inconnu se réchauffe les doigts. Les longs troncs des scieries ressemblent à des animaux marins échoués, et la route fatiguée, grise et lourde comme du sable mouillé, se fraye sans conviction un chemin entre deux averses.

Demain on passera par ici, un jour de crachin, une nuit de chagrin. On saluera encore les bêtes, les passants, les images familières, la Vallée, puis on filera vers le nord ou vers l’est. On descendra d'autres vallées, on roulera sans s’arrêter jusqu'aux bocages, à l'océan, à l'origine, à nos limites. Demain, on ne reviendra pas.

 

23 mai 2016

 


 

 

 

JE TE PARLE ENCORE

 

Routemai2016jeparle

 

Un jour, bientôt, je ne parlerai plus. Je roulerai encore sans doute, la tête ailleurs, sur une route de nuages.

Un jour, bientôt, je ne te parlerai plus. Tu seras redevenue fantôme, nos dialogues ou mes soliloques enclos dans le cercueil d’un livre.

Je te parle encore. C'est un matin de brume après la pluie, où la lumière frappe la neige neuve et les prés détrempés. On sent remonter des envies d’envols, des ferveurs de marmotte, des fièvres de chamois. Tu me portes encore, tu me fais tourner face au ciel, tu m’étourdis de tes virages, me fais miroiter mille crêtes − puis tu t'enfonces dans le brouillard.

Je te parle encore, et tu réponds de moins en moins. Tes phrases se font bribes, ton chant borborygmes. Tout cela finira dans le silence, la cendre des mots déposée dans l'urne du livre pour mémoire, ou pour dispersion.

 

24 mai 2016

 


 

 

 

LA FIN DE LA ROUTE

 

Routemai2016lafin

 

Les saules frémissent légèrement au passage des cyclistes qui remontent en ahanant sous la seule menace d'un fin nuage en forme de soucoupe. Ici on fauche, là on taille une haie, partout on s'affaire, on s'efface, on laisse de moins en moins de traces.

 

« Moi la fin de la route je la voudrais très lente », disait-elle, comme une après-midi d'été qui s’étire, semble s'éterniser. »

 

Moi la fin de la route je la veux douce et lente. Je veux qu'on s'en souvienne, qu'on se répète (avec juste ce qu’il faut de regrets et un trémolo dans la voix) que ce fut beau jusqu'au bout, qu’on a su savourer la lumière, les roses, les hautes herbes, les beautés de l’été, et que ce soit au bout du compte rassurant, qu'en y pensant on ait moins peur de la fin, qu'on la désire presque à cause de la grande paix et de la délivrance qu'elle procure peut-être.

 

25 mai 2016

 


 

 

 

HAÏKUS DE MAI

 

Routemai2016haïkus

 


Dans le ciel d'hier

les martinets noirs

au même endroit.

 

Au bout du long tunnel d'arbres

l'éclat blanc de la lumière

te fait lâcher prise.

 

Lâcher prise ?

facile à dire

les deux mains sur le volant.

 

La maison grise

n'a de neuf que ses fenêtres

et l'œil de ses habitants.

 

Ces hirondelles :

elles semblent danser

au-dessus des tombes.

 

Les hautes herbes

me sont interdites maintenant

souvenirs d'enfance.

 

Le vieillard devant sa porte

regarde son rosier rouge 

avec ravissement.

 

 

26 mai 2016

 


 

 

 

TU NE VOIS PAS

 

Routemai2016tunevoispas

 

Les lilas tombent sur le chemin, et je voudrais que tu ne vois pas trop cela : les tâches marron qui les rongent.

 

Aux jardins la pluie tombe sur les jouets oubliés des enfants, et je voudrais que tu vois cela : la pluie qui tombe sur les jouets.

 

Sans se soucier des passants rares et pressés, la vieille dame aux cheveux gris sort en pantoufles et robe de chambre sur le pas de sa porte, pour remettre en place les géraniums rouges posés sur le chambranle – et je voudrais que tu vois cela : le rouge des géraniums dans les mains de la vieille femme.

 

Tête nue sous la pluie le jeune gars pique sa fourche dans le tas de fumier posé devant la grange, et je voudrais que tu sentes cela : l’odeur du fumier sous la pluie.

 

En passant on pourrait croire que c'est le vent qui couche ainsi les herbes. Ce n'est bien sûr que la longue averse, mais je voudrais que tu vois cela : les hautes herbes comme pliées par la tempête.

 

Les gouttes d'eau sur le pare-brise comme des feuilles translucides captent et diffusent la lumière, et je voudrais que tu vois cela : toute la lumière ainsi multipliée.

 

À la fin mai les frênes refleurissent au fond de la combe, et je voudrais que tu puisses voir cela : la route pavoisée à nouveau de pétales.

 

Passé le pont du Bens on entre dans la forêt brumeuse, et je voudrais que tu traverses avec moi ces souvenirs de la forêt brumeuse.

 

Tu ne vois pas, tu ne vois plus ; je regarde pour toi et t'aide comme je peux par le truchement des mots.

 

29 mai 2016

 


 

 

 

DERNIERS SOUFFLES DE MAI

 

Routemai2016dernierssouffles

 

La voiture c'est le souffle de la route : une longue exhalaison, un long soupir qui fait trembler les herbes et s'envoler les merles et que seuls interrompent les carrefours, les travaux, l’oisillon ou le chat suicidaires.

 

À l’intérieur ça respire aussi, petit souffle qui va et vient, inspire-expire, comme un cœur affolé − et si ce souffle-là s'arrête la route s'arrête aussi dès le premier virage.

 

Ces souffles montent et se mêlent à ceux des passants, des bêtes, des torrents qui débordent, du vent, des arbres, de la montagne − tous ces souffles du monde que n’interrompt en rien l’ultime arrêt de mai.

 

31 mai 2016

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.