Prologues avec la scène vide et la salle allumée

 

 

C'est le dernier jour du dernier été, et les derniers moments de lucidité heureuse entrecoupée d'hallucinations cocasses et inquiétantes. De la fin si proche, on ne parle pas, mais voici cependant qu'elle me questionne sur ce qui va suivre et qu'elle, d'évidence, ne pourra pas suivre.

« Qu’est-ce que tu vas faire cet été ? Tu vas travailler à un autre livre ?

– Sans doute. Un livre sur la route, ou un livre d'escapades. J’aimerais aussi écrire un tout petit bouquin autour de la chanson, qui reprendrait le chapitre supprimé de L'éloignement où je lui rendais hommage. Je ne sais pas trop, mais je voudrais rassembler ces images avant qu’elles ne se soient complètement effacées – tu sais, un peu comme Max qui, avant de mourir, a distribué aux gens qu’il connaissait toutes les photographies qu’ils avaient prises avec Éliane. Cela m’a fait un choc de découvrir ces clichés que je ne connaissais pas et où je me suis vu aux côtés de Jean à l’Européen en 1989. Un peu comme si j’avais pu, pendant un instant, voyager dans le temps…

Il faut que je fasse vite, car cela ne dira sans doute bientôt plus grand-chose à personne : le « Crime passionnel » de Jean, le spectacle du Cirque d’Hiver, le concert aux deux pianos à l'Européen... J’y pense à chaque fois que je reviens ici et que je ne peux pas m’empêcher de feuilleter les vieux Paroles & musique, les Chorus, etc. Tous ces noms parfois déjà oubliés, tous ces spectacles dont il reste si peu. Je regarde surtout les dates, tu sais, ces dates qu’adolescent je guettais avec tant d’avidité et que je connais souvent encore par cœur : Nougaro à Aix, Barbara à Chambéry (j'aimerais bien les revoir), ou (c’était pour moi largement aussi exaltant) Annkrist au Trou Noir, Bertin au Café de la Danse ! Bertin, Guidoni, on peut encore les entendre sur scène, et sans nostalgie – mais il y a certaines voix qui me manquent terriblement… J’aimerais essayer de les retrouver, ne serait-ce qu’un peu. Plonger dans notre mémoire commune, et peut-être même remonter jusqu’à la tienne, jusqu’à ces souvenirs qui ne sont pas les miens…

Tu vois, cela me fait penser à ce moment étrange et très beau que j’avais passé un soir, pendant ce séminaire qui m’avait tant perturbé, en compagnie de Mireille. Avec cette dame de soixante ans nous avions commencé à parler de Jacques Bertin, de Catherine Ribeiro, et je lui avais fait écouter leurs derniers disques – un peu clandestinement, comme deux lycéens à l’internat le soir, car nous étions censés assister à des enseignements… D’un seul coup, c’était toute sa jeunesse qu’elle retrouvait, et c’était tellement touchant… Je voudrais que le livre soit aussi touchant que cela.

Enfin, je ne sais pas bien où j’irai… J’ai déjà essayé, et je me suis arrêté assez vite… »

 

*

 

Je ne sais pas bien où je vais. L'été passe, qui emporte ma mère, l'automne s'installe. À l’orée de l’hiver j'ai jeté dans un coin de l’Atelier les premières bribes d'un livre d'abord intitulé Dans le ventre de la chanson (souvenirs de scènes, 1981-2015), dont je savais que les dates pourraient être révisées, mais qui irait grosso modo des premiers spectacles, du grand espoir déçu de mai 81 (autant dire : la toute fin des utopies collectives), jusqu’aux dernières flammes des derniers concerts.

Trois années passent encore. Vasca meurt. Leonard Cohen. David Bowie. Higelin se retire de la scène après un ultime tour de piste à la Philharmonie. Gréco. Et j'en oublie. À Paris Depardieu ressuscite l'esprit de Barbara. Puis soudain on me dit que Guidoni sort un nouvel album et revient sur scène. L'Européen. La Cigale. Tous les feux du mlusic-hall se rallument dans ma mémoire. Je trace ces lignes embusqué au fond de ma Cave, tout en écoutant à tue-tête et en boucle les quatre chansons extraites de ces légendes urbaines

 

*

 

Ce n'est pas dans un jardin qu'il faut commencer ce livre, mais ainsi : salle allumée, scène vide, avec la voix de Jacques Bertin qui prononce gravement « Ô la chanson, il y a aujourd'hui quarante ans que je suis dans ton ventre… »

La chanson, c'est la mère. Pas seulement parce qu'elle rassure (à bien y réfléchir ce n’est pas souvent le cas, même si elle tend à ramener à quelque chose de connu et de familier toute situation). Pas tellement parce qu'on s'y sent comme dans un cocon – ce n'est vrai peut-être que de ces berceuses que je chantais autrefois à mon enfant, et qui aujourd'hui me font pleurer parce que ce sont des moments de bonheur presque sans faille, de douceur, d'oubli, d'éternité qui sont restés accrochés à ces mélodies enfantines.

La chanson c'est la mère peut-être parce que je suis né dans un pays et dans une famille baignés de chansons. Il y a quelque temps je suis allé assister un récital de chansons dans un petit village de Belledonne, à Pinsot. Il y avait ce soir-là une chanteuse magnifique accompagnée par un accordéoniste et un contrebassiste. Dans la salle, des gens du cru, des paysans, des ingénieurs, des gens de toutes origines et que je ne connaissais pas. Aux premières notes des chansons d'Édith Piaf, de Nougaro, de Brassens, de Brel, de Damia et Fréhel (c'était particulièrement vrai pour les chansons les plus anciennes du répertoire), toutes les distinctions se sont abolies et chacun s'est mis à chanter. Je suis resté une fois de plus sidéré devant la force fédératrice de cette chanson populaire aujourd'hui moribonde.

La chanson c'est la mère, parce que ma mère, bien avant ma naissance, écoutait beaucoup de chansons, parce que c'est grâce à la chanson que sa vie a été plus riche que ne le laissait espérer la pauvreté d'une famille sans harmonie. 

La dernière après-midi où parler était encore possible et où elle m'avait demandé ce que je comptais faire après son départ qu'on sentait imminent, je lui avais répondu que j'écrirais un livre sur la chanson où, sans doute, je parlerai d'elle, de cette toute jeune femme qui avait parcouru tant de kilomètres au volant de sa 2CV pour aller écouter Jehan Jonas en première partie de Dutronc… J'aurais aimé qu'elle me raconte encore l'écoute clandestine des émissions de Luc Bérimont à la radio, du temps de l'internat. Elle n'en avait déjà plus la force et il eût été cruel de pousser jusqu'aux larmes notre conversation.

À partir de ces images j'aurais peut-être pu tenter de raconter son histoire, ainsi que l'a fait Charles Juliet avec sa propre mère dans Lambeaux, qu'elle aimait tant, qui est le dernier livre qu'elle ait pu lire et dont elle avait recopié des passages entiers dans le journal non-intime qu'elle tenait de sa maladie ; mais Charles Juliet n'avait pas connu sa mère et pouvait l'inventer. J'ai renoncé bien vite à un tel projet, préférant ne parler que de chansons – de spectacles anciens, de spectacles récents, de chansons d'hier et de chansons d'aujourd'hui, mêlant à ma manière et à ma guise les époques et me jouant ainsi, tant bien que mal, du temps...