Barbara, une rose à nos mémoires

 

(Laisser remonter à la surface de la parole ces sortes d'images-là, chaleureuses, douloureuses, printanières, colorées, alors qu'on s’enfonce dans le brouillard d’un hiver sans neige et sans autre perspective que plus obscur, plus opaque, plus froid − c'est peut-être allumer une lampe, ou poser l’offrande d’une rose devant les portraits de nos morts ?)

 

*

 

Ce n'est pas un souvenir de scène, mais quand même une scène essentielle. Bien des gens de mon âge l’ont aussi en mémoire, je crois, à quelques variantes près.

Nous sommes dans le petit salon de l'appartement de Ferney, devant le téléviseur allumé. À travers la dentelle des rideaux passe encore la lumière blanche de ce dimanche de mai. Les parents sont assis sur le canapé dont le velours orange flamboyant permet, autant que la moustache de mon père, de situer immédiatement l’époque et confère au souvenir un réalisme irréprochable. Je suis assis au pied du canapé. Je sens quelque chose de tendu dans cette attente. J'ai presque six ans et, même si je ne comprends pas ce que nous faisons à cette heure presque tardive devant le téléviseur, j'ai dû entendre suffisamment de conversations pour percevoir l'importance de l'événement. Lorsqu’enfin se dessine, de haut en bas, le portrait fortement pixélisé de François Mitterrand, éclate une joie d'autant plus belle et forte qu'elle m’est alors (et, d'une certaine manière, aujourd'hui plus encore) incompréhensible. Mes parents pleurent de joie et s’embrassent. Je pleure avec eux, ému de les voir si émus.

(Ce soir de mai 81, gravé avec une précision inhabituelle dans le bois dur de la mémoire, éclairera de sa lumière déclinante et trompeuse les années qui suivront. Je trouve rétrospectivement en lui une explication plausible à certains épisodes étranges de mon parcours – en l’occurrence, une période d’engagement politique précoce et excessif qui me fera un temps recouvrir d’affiches du parti socialiste les murs de ma chambre, quémander des sorties aux meetings à l'âge où d’autres réclament Disneyland, etc. Élevé dans une famille chrétienne, j’aurais probablement vu la Vierge apparaître et serais entré dans les Ordres ! De fait, si je n’ai jamais réussi à devenir croyant, je l’ai tenté, enfant solitaire rêvant de foules solidaires, de cette façon-là, à cause d'un soir de mai et de l’espoir qui s'y était accroché comme la limaille à l’aimant.)

 

*

 

Je n'ai pas vu Barbara à Pantin. Ce fut, dit-on, un printemps en hiver. Elle avait réussi à transformer en un lieu accueillant ce grand chapiteau glacial où elle menait chaque soir une célébration païenne devant trois-mille spectateurs qui chantaient, se levaient, se rasseyaient, se relevaient, ainsi que je l’ai vu quelques années plus tard à d’autres occasions… Pendant longtemps, la seule image que j'ai eue de ce spectacle fut la caricature savoureuse qu’en faisait Guidoni pour introduire « Le Bon Berger » : « Barbara, à Pantin, elle, a vu apparaître l'homme à la rose… » (et de se pâmer).

Quelques années plus tard, l'adolescent en noir ayant rejoint la cohorte des admirateurs de la longue dame brune écume les étals des disquaires à la recherche du disque et surtout du film de Pantin. Internet n'existe pas et les images de concerts sont difficiles à trouver. À la vidéothèque du Forum des Halles, il est enfin possible de visionner, dans d’assez mauvaises conditions, l'enregistrement vidéo…

 

« Regarde :

Ce soir,

Quelque chose a changé

L'air semble plus léger

C'est indéfinissable… »

 

Il y a la vibration de la voix, légèrement voilée, déjà et pour la première fois vacillante. Il y a l’exaltation de la salle comme de la chanteuse, qui elle-même semble danser derrière son piano et, les yeux écarquillés, recommencer le concert censé se terminer (certains rappels qui ont la force d’une entrée en scène donnent ainsi la sensation enivrante qu’on est à l'orée d’un nouveau récital, que tout va recommencer…). Toute la force, tout l'espoir, toute la naïveté que tant de gens de gauche ont pu ressentir en mai 81 – et qui dépassèrent et peut-être même un temps portèrent cet « homme seul devenu des milliers » − remontent alors à l’improviste, et bouleversent. Je viens de cet espoir.

 

« Regarde :

Au ciel de notre histoire,

Une rose, à nos mémoires,

Dessine le mot espoir... »

 

D’avoir pu y croire, d’avoir un moment dans l’enfance et l’exaltation d’une chanson au moins pu entrevoir la possibilité de réalisation du rêve, consolerait presque des inévitables désillusions qui devaient s’en suivre. Ce jour-là, dans le silence bourdonnant de la vidéothèque des Halles, la chanson m’est une machine à remonter le temps grâce à laquelle je peux dire que je l’aurai quand même vécue, moi aussi, ma part de printemps perdu…

 

*

 

À présent je retourne la cendre froide des souvenirs, cherchant en vain ne fût-ce qu’une étincelle. Internet permet de revoir avec une facilité inouïe ces mêmes images que nous regardions à la télévision le soir du 10 mai 1981 – mais tout cela est mort et ne suscite plus rien qu'un certain malaise. J’écoute le nouveau président saluer les « humbles militants pénétrés d’idéal », qui seront bientôt si hautainement ignorés par les nouveaux locataires des palais dorés de la République. Je regarde à nouveau Barbara chanter « Regarde », et ne vois plus qu’artifices dans cette grand-messe de Pantin où je ne me serais sans doute pas senti tellement à ma place. Je réécoute d’anciennes bandes enregistrées clandestinement au Radiant de Caluire, en décembre 1991, où j’étais allé applaudir la dame (« Vous avez quel âge ? – Seize ans ! », répond sur un ton curieusement satisfait et avec un accent chantant qui est celui de ma mère le jeune homme aux mains blessées, tandis que se déroule l’interminable litanie de la « Valse Franz » et des applaudissements…).

 

Je revois avec précision l’ultime récital à la Bourse du Travail de Lyon, en février 1994 : ce chant du cygne, ces dernières paillettes jetées à la face de la mort, ces bravos, ces cris, ces fleurs fanées…