Vasca vivant

 

C’est la longue nuit du solstice d’hiver. Recroquevillé sous la couette je somnole en grelottant. Je rêve – peut-être à cause de la fièvre, sans doute à cause de ce soleil obsédant des dernières semaines, ou encore seulement par habitude de rêver de lui et sans aucun lien, bien sûr, avec ce qui se trame au même moment − je rêve que j’écoute Jean Vasca déclamer « Salut, soleil ! » dans une petite salle qui m’évoque, après coup, Avignon (où je l’ai vu plusieurs fois chanter).

Le temps passe lentement – ce temps de la grippe qui libère de l'obligation de se lever, de manger, d’agir, et même de suivre l’alternance entre le jour et la nuit. À un certain moment de ce qui est sans doute l’après-midi, j’entends une voix douce qui me demande comment je me sens, puis me dit qu’elle doit m’annoncer « une triste nouvelle » (je me glace aussitôt) : « Jean Vasca est mort ».

Quatre mots suffisent à faire dégringoler un peu plus sur le versant nord de la vie.

Je me replie encore un peu plus et pleure à vide, comme sans raison, sans souvenir, sans émotion. Cela ressemble tellement à ce genre de cauchemar que je fais si souvent et depuis si longtemps.

Lorsque j’avais douze ans, le relatif anonymat dans lequel était tenue l’œuvre du poète qui avait si brutalement et si définitivement changé le cours de ma petite vie d’enfant, me révoltait. Je mettais dans ce nom de Vasca tout ce que je pouvais ressentir comme pulsions de vie (à tel point que j'ai longtemps été incapable d'entendre tout ce qui s'y disait pourtant de douleur, de noirceur, de nostalgie, de colère): la beauté, la lumière, la fraternité, la musique, la volonté forcenée de célébrer le monde, une sorte de pureté, d’harmonie et d’ampleur. J’écoutais et réécoutais Midi, Le Grand Sortir, Célébrations, Vivre en flèche etc. : « Sortir par la fissure d’un cri, d’une écriture, sans rature et sans race, poème de l’espace… » « J’ouvre des portes comme on s’ouvre la poitrine en plein soleil… » « À portes battantes, saluez la vie !… »

Je ne comprenais pas, je n'intellectualisais guère (j'en étais d'ailleurs incapable): je sentais simplement de tout mon être des portes qui s’ouvraient, et quelque chose de grand, quelque chose de vrai qui passait, un souffle « animal et cosmique », la possibilité d’une vaste réconciliation, que sais-je ! Je n’en savais rien, mais je sentais que le plus important m'était dit dans ces disques et ces livres que je connaissais par cœur avant même de les avoir rencontrés, et que je n’aurais pas trop d’une vie pour suivre le chemin qui m’était ainsi désigné.

Il y a d’autres artistes qui m’ont touché, d’autres même dont je suis aujourd’hui, d’un certain point de vue, plus proche peut-être, mais aucun qui m’ait, comme lui, aussi clairement montré un chemin.

Je découvrais en même temps que ce qui était à mes yeux de l’or était considéré comme du plomb par la société dans laquelle je vivais, avec laquelle la cohabitation promettait de ne pas être facile. Ce chant fraternel paradoxalement m’éloignait encore un peu plus des autres, de ces « camarades » à qui je tentais parfois de faire écouter le porteur de parole qui allait inévitablement les métamorphoser à leur tour – avec un insuccès si constant que je finissais par renoncer (il aura fallu attendre la fac de lettres, l'ami Yvan et quelques autres, pour que le partage devienne possible).

Étant de nature, au fond, assez sentimentale (ce que compensait un goût pour la distance qui n’était peut-être qu’une stratégie de camouflage), et réagissant somme toute comme tout gamin de douze ans épris d’un chanteur (ce qui mettait d’ailleurs parfois à rude épreuve la patience de Jean, qui avait fini par m’écrire, en guise de dédicace sur un livre, ce rappel bien senti : « Je ne suis pas ton nid dole, mais ton ami ! »), je me désolais du manque de reconnaissance de l’artiste (pourtant bien mieux diffusé que l’immense majorité des poètes du papier, et qui n’était pas tombé dans l’oubli actuel : je l’avais vu chanter devant mille personnes au Printemps de Bourges, puis dans des salles pleines à Paris, Foulquier l’invitait à Pollen, et même Sevran à la télévision…).

Un jour, pendant un repas de famille, je fonds en larmes, et mes parents m’entourent et me questionnent longtemps avant de parvenir à m’arracher cette pathétique explication : « Vasca va mourir, et on ne le saura même pas ! »

Un jour, trente ans plus tard, c’est donc chose faite : Jean Vasca est mort, et je m’appuie au moins sur cette certitude. Bientôt, sitôt la fièvre retombée, je pianote sur l’ordinateur en bénissant cet Internet qui permet au moins que se propage la nouvelle auprès des amis et amateurs de poésie – dont certains ainsi le découvrent, apprécient, me le disent (merci). C’est une façon de se réchauffer. Je me dis que je me sens curieusement moins seul que du temps de mon adolescence, que j’ai pu quand même et contre toute attente « vivre en poésie » au sein de cette société qui ne sait même pas à quel point la poésie lui manque, et dans laquelle j’ai quand même trouvé une petite place. Puis je laisse défiler les souvenirs, les images.

Celles de Jean et Annie à Paris, à Tharaux, à Chambéry, à Rivières (Jean à quatre pattes avec Léo – Léo dont les deux premiers concerts furent ceux de Vasca).

Celles de certains moments vraiment froids où je fredonnais en boucle : « Qu’ô grand jamais nul ne meure d’un glaçon noir dans le cœur… »

Celles, précieuses, de notre première rencontre, que j’ai racontée dans L’éloignement, ou de ce premier texte que je lui avais envoyé en 1987, « Voyage au bout du rêve », qu’il avait alors commenté – et je me souviens avoir reçu comme Évangile ses encouragements. Je me souviens de ses critiques, franches et directes – le hiatus du titre D’un hiver à un autre, le texte en prose central jugé, non sans raisons, « chiant », les premiers chapitres du Grillon de l’automne estimé d’une écriture trop ascétique (la sienne ne l’était certes pas), au contraire de la dernière partie plus libre ; et puis, le dernier petit mot à propos de L’éloignement (« De l'intime et du cosmique, du prosaïque et du poétique : bravo, continue ! »).

Il fut, il était, l’un de mes repères ; j’aurais tellement aimé qu’il lise La route ordinaire (dans lequel je rapportais ce rêve sinistre mais pas prémonitoire – puisqu'il est mort chez lui, dans son sommeil – où je le voyais malade, amaigri, alité à l'hôpital...).

Je reste sans force. Ne trouve pas le courage de continuer, ni surtout d’écrire l’hommage qu’il faudrait écrire. Il y a quelque chose qui bloque. Aller à la crémation, faire huit heures de route pour voir flamber les restes du porteur de flambeau ? Je fais l’autruche. Voudrais convoquer derechef une petite fièvre qui justifie que je retourne pendant un ou deux mois claquer des dents sous la couette. Voudrais hiberner, tiens, me réveiller au printemps, celui d’il y a trois ans, aux Eyzies-de-Tayac sous le grand cerisier en fleurs auprès de ma mère en vie.

« Était-ce vivre tout cela, ou bien rêver ? On nait, on vie, on rôde, on meurt, c’est ce que murmure la rumeur… » − Tiens, tout le monde est parti et je remets à tue-tête : « Vivant ! » : « Et même bâillonné au bout des solitudes, au bout du rouleau triste et des heures perdues, debout rester debout »…

Tout ce que je lui dois : pas le goût des mots, mais le sens de leur saveur, l'obsession de leurs sonorités, cette joie qui me saisissait en l’entendant chanter « dans le pouls battant des tambours » − et si je résiste rarement, aujourd’hui, à l’attrait d’une allitération ou d’une assonance, c’est la faute à Vasca ; une certaine violence, une belle véhémence, une énergie : quand, après chaque évocation funèbre, je tente de déclamer, quand je dis, avec Léo, pendant nos répétitions communes : « il convient, en toute circonstance, de rester stable et droit » (et tout ce qui s’en suit), Vasca pointe son mufle.

Comme ces civilisations indiennes dont, en Guyane, je pleurais la disparition en cours, ou comme la voix de ma mère, la voix de Vasca se mêle désormais à la mienne, et il me faut, à mon niveau, à ma façon, en prolonger l’écho : écrire, donc, même sans lui, même tout seul, repousser les portes du repli et du silence, donner ce que je peux, rendre ce que je lui dois, rendre grâce, donc, à la vie – dire et redire que si Jean Stievenard est mort, Vasca est bien vivant.

 

22/12/16

 

 

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