Un rêve

 

Sitôt enclenché le processus de l’écriture remontent des rêves comme celui-ci, dont je sauve ce que je peux (mais tout l’éclat en est parti aussitôt après le réveil, comme le feutre sur les ailes d’un papillon qu’on a attrapé ou comme la magie d’un décor de carton-pâte trop vivement éclairé).

Je marche seul dans Paris par un temps doux d’avril. Je ne sais pas mon âge : je suis tantôt plus jeune, tantôt plus âgé qu’aujourd’hui (à cet aujourd'hui même il faut rajouter plusieurs années depuis ce rêve). J’entre dans une sorte de café-concert tendu de velours rouge où des gens sont attablés, qui fument et parlent à voix basse. Les murs sont couverts d’affiches et de photographies encadrées qui représentent des artistes que je reconnais : Léo Ferré, Barbara, Trenet (je m’avise après coup que ce décor est une transposition partielle et très déformée de la salle du « Monto’Zar » où mon père et moi sommes allés écouter Béa Tristan il y a quelque temps).

Je m’assois devant l’image de Catherine Ribeiro jeune, photographiée en compagnie d’un acteur qui est peut-être Fabrice Luchini. « Autrefois, du temps où, adolescent, j’idolâtrais la chanteuse, j’aurais été heureux d’être ici, dans ce lieu qui est un peu comme un temple qui lui serait dédié » : voici en substance ce que j’ai retenu d’un soliloque naïf où je comparais ce bar à une église et Ribeiro à une prêtresse.

Dehors la rue ressemble à un décor. Je vois passer Jean G., qui s’étonne de me voir à Paris. Je lui dis que tout est possible sur une scène de théâtre – puisque, manifestement, nous sommes sur une scène. Son visage semble un masque vivant, qui change à mesure que nous bavardons, vieillissant, rajeunissant, et sa silhouette aussi ne cesse de changer comme change celle de Judy Garland dans le film de 1950 Summer stock. Je parle de Summer stock et de cette fameuse scène de « Get happy » reprise par lui sur la scène de l’Européen en 1989, et dans laquelle Judy Garland apparaît soudain si miraculeusement rajeunie que le public a cru à l’interpolation d’une séquence plus ancienne (il faut dire que le tournage avait été interrompu pour permettre à la star de perdre du poids et de reprendre des forces).

Nous parlons du music-hall, de Judy Garland, de Paris, puis la scène se perd dans la confusion des rêves.

Quatre ans plus tard, Jean chante pour moi seul dans la Cave où j'écris : « Je danse dans les silences sur les murs de ma chambre... »