Serge Reggiani, Olympia 81

 

Cette image-là est plus rouge et plus ténue qu’un souvenir de rêve. On y voit d’abord, occultant tout le premier plan, la balustrade rouge d’un balcon de théâtre. À l’arrière-plan une vue en plongée, assez vertigineuse, sur la grande salle rouge où les crânes des spectateurs ponctuent les lignes courbes des fauteuils. Tout au fond de l’image on distingue à peine la scène, encadrée par les rideaux rouges et baignée par la lumière crue où tremble la silhouette sans visage du chanteur. L’enfant reconnait sans doute certaines chansons, et cette voix d’avant sa naissance…

(J’ai su plus tard la grande passion qu'elle avait éprouvée pour Serge Reggiani, qui apportait quelque chose de plus théâtral à la chanson. Mais en 1981 l’homme est au fond du gouffre, miné par les problèmes d'alcool et le suicide de son fils. La voix et la mémoire vacillent, le concert est difficile et, pour ma mère qui ne voudra plus jamais le revoir ni presque l’écouter, insoutenable.)

 

*

 

Plus tard l’adolescent grave, déjà fouilleur de décombres et avide de son passé, méthodiquement explore la discothèque maternelle. Il s’enthousiasme pour « Les loups » au moins autant que pour les envolées grésillantes de Brel à l’Olympia, et pleure à cœur fendre en écoutant « Sarah » ou le « Petit garçon ».

« La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps… »

« Ce soir mon petit garçon, mon enfant, mon amour… »

Il regarde les pochettes défraîchies, les disques noirs. Il est sa propre mère, son propre père et celui de l’enfant qu’il n’a pas encore, et comme projeté par la magie du tragédien dans ce passé-futur qui le sidère. Et puis, il faut dire qu’il y a ces intonations si poignantes, ce tremblement de la voix de Reggiani qui parviendrait à tirer des larmes même en chantant « Y a d’la joie »…

À quelques tours de microsillon de là, sur le même disque noir tout juste un peu plus usé, le voici adulte qui flâne encore boulevard des Capucines. Reggiani est mort. L’ancien Olympia a été reconstruit « à l’identique » et il voudrait marcher avec elle au moins jusqu’à l’enseigne. Elle n’en a pas la force. Il est trop tard.

Au milieu du disque, juste après le tout dernier sillon, il y a un grand trou.

« Attends… je sais des histoires… il était une fois… je n’ai plus de mémoire… ne t’en va pas… »

 

*

 

J'avais six ans… Il y avait beaucoup de monde, qui portait et acclamait le chanteur. Moi je m’endormais doucement dans la chaleur de l’Olympia, la tête posée sur le rebord du balcon, pendant que pleuraient la lumière, la musique, les spectateurs et la voix défaillante du chanteur.

« Attends… je sais des histoires… il était une fois… je n’ai plus de mémoire… écoute-moi… elle n’est plus là… non, ne pleure pas !... »

 

salledespectacle

 

Tableau de Laurence Sibille extrait de D'un hiver à un autre

© éditions Mutine, 1996 : "Salle de spectacle", huile sur toile, 116x89cm.