Jean Guidoni à Grenoble

(MC2, octobre 2014)

 

Un vent bien trop tiède souffle sur l’esplanade déserte de la MC2, à Grenoble. Soulagés d’être arrivés à temps malgré une accumulation d’anicroches qui avait fini par inquiéter, on se hâte vers les grandes baies vitrée. Ces retrouvailles, c’est peu dire qu’on les attend avec anxiété : on avait pris les billets voici plusieurs mois, et il faudra donc faire avec cette place vide à nos côtés…

Quelque chose, cependant, met mal à l’aise. L’empressement du personnel de la MC2 à venir vers nous. Ce hall désert. Ces vibrations dans l’air, auxquelles on ne prête pas attention. Il faut dire qu’en trente années de spectacles, jamais cela ne nous était arrivé. On parlera sans doute d’acte manqué…

Pénétrer dans une salle alors que le concert, depuis plus d’une heure, a commencé, touche déjà presque à sa fin, c’est un peu comme entrer par effraction dans le rêve de quelqu’un d’autre, ou dans une autre époque de sa propre existence. On s’assoit en tremblant sur les derniers fauteuils restés libres en fond de salle, cependant que le chanteur virevolte sur la scène. Les aiguilles de l’horloge de gare qui sert d’élément de décor s’affolent, et nous renvoient à notre propre affolement. On s’est trompé d’heure ou d’année. Comme dans un rêve ce sont les images d’une autre époque qui défilent dans la lumière des projecteurs. On entend cette voix chaleureuse, puissante, sensuelle, on retrouve la gestuelle et l’élégance de l’artiste, mais tout cela de si loin. On reste au bord, malheureux, mal à l’aise.

Quand Jean chante « J’ai peur », quelques défenses cèdent, et l’on s’enfonce un peu plus dans ce malaise ou ce malheur.

Tout s’achève très vite, avec brutalité. Les embrassades, les pleurs, le retour.

Il y a trente ans, j’avais l’âge de mon fils et découvrais avec stupeur l’artiste sur la scène d’Annemasse. Je revois encore aujourd’hui avec précision la silhouette de ce jeune homme en noir, et ce grand boa rose qu’il arborait pendant la chanson éponyme (« J’aime bien la couleur rose… c’est une couleur si triste… »). Quelle image restera de cette soirée ratée dans la mémoire de Léo, s’il en reste une ? Celle du chanteur pris dans le cercle du projecteur, ou bien celle de la pleine lune qui, tout au long du retour, blafardement éclaire le cachalot échoué de la Chartreuse le long de l’autoroute qui remonte la vallée du Grésivaudan et nous ramène au Villard ?

 

10/10/14