Je ne me souviens plus de...

 

Une heure du matin, dans la Cave, dans cette pièce à la mémoire neuve d'autant plus saturée par les souvenirs, on palabre, on remonte le temps, on constate, on a même l'audace de regretter. On reconstitue des fragments de chronologie à partir de dates de spectacles, comme on le faisait du temps où ma mère était la.

Elle est là, douloureusement présente à nos côtés. On parle d'elle et de spectacles passés. On se répète, incrédule : que reste-t-il de tout cela ? Dites-le moi ! Agnès me dit qu'autour d'elle personne ne sait qui est Jacques Higelin. Agnès me dit qu'autour d'elle personne ne sait qui est Jean Guidoni. On parle d'un possible retour (quelque temps plus tard on annoncera de fait que l'artiste est entré en studio), mais cela semble déjà comme un monde perdu.

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

C'est cette nuit que s'impose ce titre peut-être provisoire, mais pour nous si terrible.

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

Mais si, voyons, je me souviens… Tout est encore là dans ma tête… La silhouette virevoltant entre les projecteurs, et ma mère jeune qui rit, qui pleure et applaudit… Les lames et les larmes, larmes lames larmes, lames larmes lames ! Hier encore, revenant de l'école, nous chantions avec Léo « J'ai le coeur rempli de larmes », dernier écho, « dernières splendeurs d'un music-hall qui meurt »…

Deux heures du matin dans la Cave sans mémoire. Les foules ont déserté les allées des théâtres morts. Le chanteur vit encore, ne vit plus. Il faut se dépêcher d'écrire ces lignes qui parlent encore de lui car bientôt, plus personne ne se souviendra plus.