Bea Tristan au Monto'Zar, "À cause des pivoines…"

 

Les pages des agendas sont pleines de ces griffonnages : un nom qui barre une case, un spectacle, la promesse non seulement d’une escapade mais d’un de ces moments où l’éphémère devenait un allié, le temps perdu une fête… En suivant ces traces-là on revit des pans entiers de son passé-présent. L’écho de la voix d’Annkrist sur la petite scène de la salle Jean Vilar, à Chambéry un soir d’hiver 1988, fait trembler des images d’îles bretonnes, de flots fluorescents, de Taj-Mahal ou de réverbères jaunes sous la pluie, et l'on tremble encore en repensant à cette première apparition de Catherine Ribeiro à Arcueil, en octobre 1996 je crois, à sa sortie de l’hôpital (« ça me fait tout drôle, d’être là… ») ; on pleure de ne pouvoir à nouveau saluer Colette Magny comme on avait pu le faire quand même à Meylan, ce soir de janvier 1990 (« T’es bien jeune, toi, dis-donc ! On se croirait dans Harold et Maude !... »). Certains mois étaient bénis, qui alignaient sur une même page les noms de Ferré, Nougaro, Barbara, Guidoni, Vasca ou Bertin…

Assis dans la voiture qui traverse des champs interminables dont on ne voit rien parce qu’il fait nuit, qu’il y a du brouillard et que la demi-lune de la mi-novembre demeure invisible, on ne repense pourtant pas au passé. Ce n’est pas lui qu’on cherche : on continue la route, voilà tout, on suit ces petites lueurs qu’on a toujours suivies comme des balises posées dans la nuit. On se dit simplement qu’on a de la chance de pouvoir écouter ce soir Béa Tristan, même si la route est longue et même si le GPS qu’on a allumé nous conduit dans une cour de ferme qui est une impasse.

On arrive finalement au Monto’Zar, Montravel, commune de St Genest Malifaux.

« Je peux vous dire que ce soir-là la nuit était tombée et qu’il pleuvait comme jamais il n’avait plu – en tout cas, jamais sur les routes que j’avais faites. J’étais à ce moment-là à Trout-River, à la frontière canadienne, côté américain. Alors je me suis arrêtée… »

Certains voyages se passent de commentaire. On est simplement saturé de sensations, d’odeurs, de sons, d’images dont on oublie même qu’il faut faire provision pour les jours sans. Ainsi du récital de Béa Tristan. Quelques pas sur la petite scène où elle chantera, ce soir-là, sans micro et avec sa seule guitare, et tout aussitôt semble clair, évident, transparent, touchant, sans voiles, sans obstacles, et surtout (c’est peut-être le plus étonnant) sans artifices. D’une densité humaine totale. Combien de routes parcourues et d’années de silence pour parvenir à une telle évidence ?

Sa voix seule suffirait à embarquer le plus rétif des routiers. Tour à tour brisée ou veloutée, caressante ou cinglante, douce ou puissante, elle peut certes évoquer (on ne donnera ces noms souvent répétés qu’à titre d’approximations susceptibles de faire comprendre ce dont il est question à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore entendue) Colette Magny, Janis Joplin, Catherine Ribeiro – et j’ajouterai Annkrist, dont on parlera ce soir-là avec les amis de « Chanson buissonnière » qui ne l’ont pas oubliée.

Mais – c’est à rendre les poètes jaloux – Béa Tristan possède une plume à peu près sans équivalent dans le monde de la chanson francophone (à Bertin et quelques exceptions près), un art de l’image ancrée dans l’expérience la plus ordinaire et qui, au plus proche de la sensation, parvient à transfigurer le banal, à en faire ressortir le caractère précieux, à émouvoir. S’il semble ici presque réducteur de parler de « chanson », ce n’est pas seulement parce que le road movie du récital fait traverser les « grands espaces » nord-américains et convoque largement le blues (Béa Tristan est une amoureuse de la route au moins autant que des mots). On sent ici une écriture constamment irriguée par l’observation attentive, bienveillante, du monde, de la nature et des gens : l’écouter, c’est s’offrir la possibilité de voir, pendant l’écoute et bien après…

 

À cause de cette plaine labourée

Silencieuse comme un livre ouvert

Lignes tracées non rédigées

Préface de brume signée l’hiver

Je ralentis et je regarde…

 

Alors bien sûr me reviennent les images de ce mois de juillet baigné de larmes autant que de pluie où mon père et moi écoutions et réécoutions « À cause des pivoines », que nous avions choisi de diffuser lors des obsèques de ma mère qui l’avait elle-même tant écoutée… C’était là une manière de proclamer quand même la beauté du monde, pas même écornée par l’horreur qui nous frappait. Manière aussi d’annoncer clairement que nous allions continuer la route, avec plus d’intensité encore – et ralentir, et regarder… comme nous savions le faire, comme nous l'avions toujours fait.

Avant chaque chanson, Béa Tristan parle. La musique a commencé, la chanson pas encore, et elle parle – les introductions varient suivant les circonstances. Elle porte en elle le bagage peu encombrant de tant d’histoires, chaque chanson est née d’un terreau si riche de rencontres et d'expériences qu’il faudrait, c’est vrai, publier un livre qui en garde traces (ainsi qu’elle a dit vouloir le faire). J’aime cette manière de passer de la parole au chant comme on passe de la marche à la danse, comme un oiseau s’envole après un bon bain de poussière…

Elle racontera, après le récital, qu’ « À cause des pivoines » est née d’un de ces moments où elle roulait, prise dans les rets d’une grosse contrariété, quand elle a été saisie par cette image des pivoines aux têtes courbées. Elle s’est arrêtée ; a regardé ; a vu, a reçu ces images du dehors – du monde, de la nature. Quand elle est repartie, la contrariété s’était en quelque sorte dissoute dans l’espace.

Elle parle, à propos de ce genre de dons, de « connivence », et dit qu’on peut (qu’on doit) la cultiver.

La poésie n’est rien d’autre que cela, bien sûr. Et celle de Bea Tristan est d’une grande pureté.

Au bout du compte on repart dans la nuit vraiment noire, le cœur au chaud dans l’habitacle. Oui, bien sûr, Béa Tristan est une grande chanteuse, qui aurait pu devenir une vedette si elle n’avait pas choisi la vie plutôt que le show-biz et envoyé volontairement le « métier » tourner en rond sans elle – avant de revenir autrement et discrètement à la scène, trente ans après. J’en connais quelques-unes, quelques autres… Mais des blueswomen motardes et poétesses capables de vous déciller l’œil ?

Cette nuit même le retour est beau, avec ses lueurs de villages tapis dans le noir, ses possibilités de renards, de cerfs et de hiboux, ses crépitement d’averses brèves. La voiture est vieille – on approche des 300 000 – et le lecteur de CD refuse toute musique. Qu’importe : on garde en tête l’écho de ce chant tellement déchirant, tellement rassérénant, que l’on fait résonner en boucle dans nos cœurs :

 

Y a plus personne qui passe sur la route,

Sauf l’hiver qui arrive à pied,

Qui a déjà pétrifié tout

Et la montagne et mes idées

Et je me consume, je me consume…

 

Chère Bea, merci pour le voyage, pour la voie que rouvre à chaque écoute votre voix, pour la connivence des pivoines…

 

15/11/14