Jean

 

 

 

 

L'éloignement et La route ordinaire terminés, je me lance dans l'écriture simultanée de trois ou quatre livres (cela prendra le temps que cela prendra) : outre le projet de L'attente des images et le journal de La Vigie, Le Livre de Madère, dont je ne mettrai aucun brouillon en ligne, ces Souvenirs de scènes (« Je ne me souviens pas de... ») s'imposent de nouveau à moi et m'imposent un travail plus souterrain, une écriture de la cave plus que des combles, pour tenter d'exhumer des cendres du deuil quelques braises encore brûlantes.

Je refonds donc en une seule page morcelée, dont les éléments seront plus facilement déplaçables, les pages éparses qui apparaissaient jusqu'à cette date, onze février deux-mille dix-sept, sous l'onglet "Souvenirs de scènes". 

 

*

 

Dans la tiédeur protégée de la Cave on bavarde, on bavarde comme autrefois, tard dans la nuit on parle de nos scènes, nos chanteurs, et l'on égrène la liste des disparus, des oubliés, comme dans le Fin de siècle de Jean Guidoni : Je ne me souviens plus de... je ne me souviens plus de... Sais-tu qu'à mon travail personne ne connait le nom d'Higelin ? Personne non plus ne sait qui est Jean Guidoni. Cet hiver Vasca est mort. Et celui-ci, il chante encore ? Tiens, en voilà un qui contre toute attente est revenu, revenu des morts, Orphée brûlé – seule sa voix est restée aux enfers...

Soudain s'impose l'évidence et l'horreur de ce monde déjà presque aussi douloureusement disparu que mon enfance ou les splendeurs du vieil Edo pour le Nagaï Kafû de La Sumida ; soudain s'impose la cruauté de ce titre anticipant de peu sur notre disparition : Je ne me souviens plus de Jean Guidoni – et les souvenirs remontent en pagaille, qu'on n'arrête plus, qui forment comme un ballet de Pina Bausch mené, bien sûr, par le fantôme de ma mère qui encourage la danse, qui dit que ce n'est pas grave et qui m'appelle à la rejoindre dans son monde de fantômes.

 

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni...

 

11/02/17

 


 

 

 

Prologues avec la scène vide et la salle allumée

 

 

C'est le dernier jour du dernier été, et les derniers moments de lucidité heureuse entrecoupée d'hallucinations cocasses et inquiétantes. De la fin si proche, on ne parle pas, mais voici cependant qu'elle me questionne sur ce qui va suivre et qu'elle, d'évidence, ne pourra pas suivre.

« Qu’est-ce que tu vas faire cet été ? Tu vas travailler à un autre livre ?

– Sans doute. Un livre sur la route, ou un livre d'escapades. J’aimerais aussi écrire un tout petit bouquin autour de la chanson, qui reprendrait le chapitre supprimé de L'éloignement où je lui rendais hommage. Je ne sais pas trop, mais je voudrais rassembler ces images avant qu’elles ne se soient complètement effacées – tu sais, un peu comme Max qui, avant de mourir, a distribué aux gens qu’il connaissait toutes les photographies qu’ils avaient prises avec Éliane. Cela m’a fait un choc de découvrir ces clichés que je ne connaissais pas et où je me suis vu aux côtés de Jean à l’Européen en 1989. Un peu comme si j’avais pu, pendant un instant, voyager dans le temps…

Il faut que je fasse vite, car cela ne dira sans doute bientôt plus grand-chose à personne : le « Crime passionnel » de Jean, le spectacle du Cirque d’Hiver, le concert aux deux pianos à l'Européen... J’y pense à chaque fois que je reviens ici et que je ne peux pas m’empêcher de feuilleter les vieux Paroles & musique, les Chorus, etc. Tous ces noms parfois déjà oubliés, tous ces spectacles dont il reste si peu. Je regarde surtout les dates, tu sais, ces dates qu’adolescent je guettais avec tant d’avidité et que je connais souvent encore par cœur : Nougaro à Aix, Barbara à Chambéry (j'aimerais bien les revoir), ou (c’était pour moi largement aussi exaltant) Annkrist au Trou Noir, Bertin au Café de la Danse ! Bertin, Guidoni, on peut encore les entendre sur scène, et sans nostalgie – mais il y a certaines voix qui me manquent terriblement… J’aimerais essayer de les retrouver, ne serait-ce qu’un peu. Plonger dans notre mémoire commune, et peut-être même remonter jusqu’à la tienne, jusqu’à ces souvenirs qui ne sont pas les miens…

Tu vois, cela me fait penser à ce moment étrange et très beau que j’avais passé un soir, pendant ce séminaire qui m’avait tant perturbé, en compagnie de Mireille. Avec cette dame de soixante ans nous avions commencé à parler de Jacques Bertin, de Catherine Ribeiro, et je lui avais fait écouter leurs derniers disques – un peu clandestinement, comme deux lycéens à l’internat le soir, car nous étions censés assister à des enseignements… D’un seul coup, c’était toute sa jeunesse qu’elle retrouvait, et c’était tellement touchant… Je voudrais que le livre soit aussi touchant que cela.

Enfin, je ne sais pas bien où j’irai… J’ai déjà essayé, et je me suis arrêté assez vite… »

 

*

 

Je ne sais pas bien où je vais. L'été passe, qui emporte ma mère, l'automne s'installe. À l’orée de l’hiver j'ai jeté dans un coin de l’Atelier les premières bribes d'un livre d'abord intitulé Dans le ventre de la chanson (souvenirs de scènes, 1981-2015), dont je savais que les dates pourraient être révisées, mais qui irait grosso modo des premiers spectacles, du grand espoir déçu de mai 81 (autant dire : la toute fin des utopies collectives), jusqu’aux dernières flammes des derniers concerts.

Trois années passent encore. Vasca meurt. Leonard Cohen. David Bowie. Higelin se retire de la scène après un ultime tour de piste à la Philharmonie. Gréco. Et j'en oublie. À Paris Depardieu ressuscite l'esprit de Barbara. Puis soudain on me dit que Guidoni sort un nouvel album et revient sur scène. L'Européen. La Cigale. Tous les feux du mlusic-hall se rallument dans ma mémoire. Je trace ces lignes embusqué au fond de ma Cave, tout en écoutant à tue-tête et en boucle les quatre chansons extraites de ces légendes urbaines

 

*

 

Ce n'est pas dans un jardin qu'il faut commencer ce livre, mais ainsi : salle allumée, scène vide, avec la voix de Jacques Bertin qui prononce gravement « Ô la chanson, il y a aujourd'hui quarante ans que je suis dans ton ventre… »

La chanson, c'est la mère. Pas seulement parce qu'elle rassure (à bien y réfléchir ce n’est pas souvent le cas, même si elle tend à ramener à quelque chose de connu et de familier toute situation). Pas tellement parce qu'on s'y sent comme dans un cocon – ce n'est vrai peut-être que de ces berceuses que je chantais autrefois à mon enfant, et qui aujourd'hui me font pleurer parce que ce sont des moments de bonheur presque sans faille, de douceur, d'oubli, d'éternité qui sont restés accrochés à ces mélodies enfantines.

La chanson c'est la mère peut-être parce que je suis né dans un pays et dans une famille baignés de chansons. Il y a quelque temps je suis allé assister un récital de chansons dans un petit village de Belledonne, à Pinsot. Il y avait ce soir-là une chanteuse magnifique accompagnée par un accordéoniste et un contrebassiste. Dans la salle, des gens du cru, des paysans, des ingénieurs, des gens de toutes origines et que je ne connaissais pas. Aux premières notes des chansons d'Édith Piaf, de Nougaro, de Brassens, de Brel, de Damia et Fréhel (c'était particulièrement vrai pour les chansons les plus anciennes du répertoire), toutes les distinctions se sont abolies et chacun s'est mis à chanter. Je suis resté une fois de plus sidéré devant la force fédératrice de cette chanson populaire aujourd'hui moribonde.

La chanson c'est la mère, parce que ma mère, bien avant ma naissance, écoutait beaucoup de chansons, parce que c'est grâce à la chanson que sa vie a été plus riche que ne le laissait espérer la pauvreté d'une famille sans harmonie. 

La dernière après-midi où parler était encore possible et où elle m'avait demandé ce que je comptais faire après son départ qu'on sentait imminent, je lui avais répondu que j'écrirais un livre sur la chanson où, sans doute, je parlerai d'elle, de cette toute jeune femme qui avait parcouru tant de kilomètres au volant de sa 2CV pour aller écouter Jehan Jonas en première partie de Dutronc… J'aurais aimé qu'elle me raconte encore l'écoute clandestine des émissions de Luc Bérimont à la radio, du temps de l'internat. Elle n'en avait déjà plus la force et il eût été cruel de pousser jusqu'aux larmes notre conversation.

À partir de ces images j'aurais peut-être pu tenter de raconter son histoire, ainsi que l'a fait Charles Juliet avec sa propre mère dans Lambeaux, qu'elle aimait tant, qui est le dernier livre qu'elle ait pu lire et dont elle avait recopié des passages entiers dans le journal non-intime qu'elle tenait de sa maladie ; mais Charles Juliet n'avait pas connu sa mère et pouvait l'inventer. J'ai renoncé bien vite à un tel projet, préférant ne parler que de chansons – de spectacles anciens, de spectacles récents, de chansons d'hier et de chansons d'aujourd'hui, mêlant à ma manière et à ma guise les époques et me jouant ainsi, tant bien que mal, du temps...

 


 

 

 

Un rêve

 

Sitôt enclenché le processus de l’écriture remontent des rêves comme celui-ci, dont je sauve ce que je peux (mais tout l’éclat en est parti aussitôt après le réveil, comme le feutre sur les ailes d’un papillon qu’on a attrapé ou comme la magie d’un décor de carton-pâte trop vivement éclairé).

Je marche seul dans Paris par un temps doux d’avril. Je ne sais pas mon âge : je suis tantôt plus jeune, tantôt plus âgé qu’aujourd’hui (à cet aujourd'hui même il faut rajouter plusieurs années depuis ce rêve). J’entre dans une sorte de café-concert tendu de velours rouge où des gens sont attablés, qui fument et parlent à voix basse. Les murs sont couverts d’affiches et de photographies encadrées qui représentent des artistes que je reconnais : Léo Ferré, Barbara, Trenet (je m’avise après coup que ce décor est une transposition partielle et très déformée de la salle du « Monto’Zar » où mon père et moi sommes allés écouter Béa Tristan il y a quelque temps).

Je m’assois devant l’image de Catherine Ribeiro jeune, photographiée en compagnie d’un acteur qui est peut-être Fabrice Luchini. « Autrefois, du temps où, adolescent, j’idolâtrais la chanteuse, j’aurais été heureux d’être ici, dans ce lieu qui est un peu comme un temple qui lui serait dédié » : voici en substance ce que j’ai retenu d’un soliloque naïf où je comparais ce bar à une église et Ribeiro à une prêtresse.

Dehors la rue ressemble à un décor. Je vois passer Jean G., qui s’étonne de me voir à Paris. Je lui dis que tout est possible sur une scène de théâtre – puisque, manifestement, nous sommes sur une scène. Son visage semble un masque vivant, qui change à mesure que nous bavardons, vieillissant, rajeunissant, et sa silhouette aussi ne cesse de changer comme change celle de Judy Garland dans le film de 1950 Summer stock. Je parle de Summer stock et de cette fameuse scène de « Get happy » reprise par lui sur la scène de l’Européen en 1989, et dans laquelle Judy Garland apparaît soudain si miraculeusement rajeunie que le public a cru à l’interpolation d’une séquence plus ancienne (il faut dire que le tournage avait été interrompu pour permettre à la star de perdre du poids et de reprendre des forces).

Nous parlons du music-hall, de Judy Garland, de Paris, puis la scène se perd dans la confusion des rêves.

Quatre ans plus tard, Jean chante pour moi seul dans la Cave où j'écris : « Je danse dans les silences sur les murs de ma chambre... »

 


 

 

 

Serge Reggiani, Olympia 81

 

Cette image-là est plus rouge et plus ténue qu’un souvenir de rêve. On y voit d’abord, occultant tout le premier plan, la balustrade rouge d’un balcon de théâtre. À l’arrière-plan une vue en plongée, assez vertigineuse, sur la grande salle rouge où les crânes des spectateurs ponctuent les lignes courbes des fauteuils. Tout au fond de l’image on distingue à peine la scène, encadrée par les rideaux rouges et baignée par la lumière crue où tremble la silhouette sans visage du chanteur. L’enfant reconnait sans doute certaines chansons, et cette voix d’avant sa naissance…

(J’ai su plus tard la grande passion qu'elle avait éprouvée pour Serge Reggiani, qui apportait quelque chose de plus théâtral à la chanson. Mais en 1981 l’homme est au fond du gouffre, miné par les problèmes d'alcool et le suicide de son fils. La voix et la mémoire vacillent, le concert est difficile et, pour ma mère qui ne voudra plus jamais le revoir ni presque l’écouter, insoutenable.)

 

*

 

Plus tard l’adolescent grave, déjà fouilleur de décombres et avide de son passé, méthodiquement explore la discothèque maternelle. Il s’enthousiasme pour « Les loups » au moins autant que pour les envolées grésillantes de Brel à l’Olympia, et pleure à cœur fendre en écoutant « Sarah » ou le « Petit garçon ».

« La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps… »

« Ce soir mon petit garçon, mon enfant, mon amour… »

Il regarde les pochettes défraîchies, les disques noirs. Il est sa propre mère, son propre père et celui de l’enfant qu’il n’a pas encore, et comme projeté par la magie du tragédien dans ce passé-futur qui le sidère. Et puis, il faut dire qu’il y a ces intonations si poignantes, ce tremblement de la voix de Reggiani qui parviendrait à tirer des larmes même en chantant « Y a d’la joie »…

À quelques tours de microsillon de là, sur le même disque noir tout juste un peu plus usé, le voici adulte qui flâne encore boulevard des Capucines. Reggiani est mort. L’ancien Olympia a été reconstruit « à l’identique » et il voudrait marcher avec elle au moins jusqu’à l’enseigne. Elle n’en a pas la force. Il est trop tard.

Au milieu du disque, juste après le tout dernier sillon, il y a un grand trou.

« Attends… je sais des histoires… il était une fois… je n’ai plus de mémoire… ne t’en va pas… »

 

*

 

J'avais six ans… Il y avait beaucoup de monde, qui portait et acclamait le chanteur. Moi je m’endormais doucement dans la chaleur de l’Olympia, la tête posée sur le rebord du balcon, pendant que pleuraient la lumière, la musique, les spectateurs et la voix défaillante du chanteur.

« Attends… je sais des histoires… il était une fois… je n’ai plus de mémoire… écoute-moi… elle n’est plus là… non, ne pleure pas !... »

 

salledespectacle

 

Tableau de Laurence Sibille extrait de D'un hiver à un autre

© éditions Mutine, 1996 : "Salle de spectacle", huile sur toile, 116x89cm.

 


 

 

 

Music-hall

 

ellipse

 

Il se souvient du Music-hall

Du long couloir en entonnoir

Où la foule se dévidait…

 

Dominique A, « Music-hall »

 

 

 

Souffle rouge

entre ciel et terre

entre scène et cintres

s’entrouvre le rideau rouge

vertical

veines vides squelette à nu

le chanteur s’avance

il salue −

la peur en ellipses froides

souffle blanche

chante −

dans sa gorge un oiseau rouge

se déchire

s’invente

un nouveau corps un oiseau

d’outre-givre

trafique

d’étranges éternités

provisoires

danse

aux limites des lumières

immobile

puis remporte

l’oiseau le chant les lumières

dans sa gorge

aux plis du rideau fermé

quelques strass d’éternité

restent accrochés

bise

dans la salle vide

souffle vide.

 

© éditions Mutine, 1996 (extrait de D’un hiver à un autre).

Tableau de Laurence Sibille : « Ellipse », huile sur toile, 100x100cm.

 


 

 

 

Jean Guidoni à Grenoble

(MC2, octobre 2014)

 

Un vent bien trop tiède souffle sur l’esplanade déserte de la MC2, à Grenoble. Soulagés d’être arrivés à temps malgré une accumulation d’anicroches qui avait fini par inquiéter, on se hâte vers les grandes baies vitrée. Ces retrouvailles, c’est peu dire qu’on les attend avec anxiété : on avait pris les billets voici plusieurs mois, et il faudra donc faire avec cette place vide à nos côtés…

Quelque chose, cependant, met mal à l’aise. L’empressement du personnel de la MC2 à venir vers nous. Ce hall désert. Ces vibrations dans l’air, auxquelles on ne prête pas attention. Il faut dire qu’en trente années de spectacles, jamais cela ne nous était arrivé. On parlera sans doute d’acte manqué…

Pénétrer dans une salle alors que le concert, depuis plus d’une heure, a commencé, touche déjà presque à sa fin, c’est un peu comme entrer par effraction dans le rêve de quelqu’un d’autre, ou dans une autre époque de sa propre existence. On s’assoit en tremblant sur les derniers fauteuils restés libres en fond de salle, cependant que le chanteur virevolte sur la scène. Les aiguilles de l’horloge de gare qui sert d’élément de décor s’affolent, et nous renvoient à notre propre affolement. On s’est trompé d’heure ou d’année. Comme dans un rêve ce sont les images d’une autre époque qui défilent dans la lumière des projecteurs. On entend cette voix chaleureuse, puissante, sensuelle, on retrouve la gestuelle et l’élégance de l’artiste, mais tout cela de si loin. On reste au bord, malheureux, mal à l’aise.

Quand Jean chante « J’ai peur », quelques défenses cèdent, et l’on s’enfonce un peu plus dans ce malaise ou ce malheur.

Tout s’achève très vite, avec brutalité. Les embrassades, les pleurs, le retour.

Il y a trente ans, j’avais l’âge de mon fils et découvrais avec stupeur l’artiste sur la scène d’Annemasse. Je revois encore aujourd’hui avec précision la silhouette de ce jeune homme en noir, et ce grand boa rose qu’il arborait pendant la chanson éponyme (« J’aime bien la couleur rose… c’est une couleur si triste… »). Quelle image restera de cette soirée ratée dans la mémoire de Léo, s’il en reste une ? Celle du chanteur pris dans le cercle du projecteur, ou bien celle de la pleine lune qui, tout au long du retour, blafardement éclaire le cachalot échoué de la Chartreuse le long de l’autoroute qui remonte la vallée du Grésivaudan et nous ramène au Villard ?

 

10/10/14


 

 

 

Jean Guidoni à Portes-lès-Valence

(Train-Théâtre, novembre 2014)

 

Ces souvenirs de scènes, ces moments passés dans le cocon des salles de théâtre à se laisser emporter par les voix et les musiques, ont l’éclat irréel de rêves éveillés, l’intensité des plus lointains voyages et, au fond, c’est aussi en eux qu'est restée préservée, comme la peinture des grottes sous la calcite, la part encore vive de notre mémoire...

Voilà. Cette fois, on est à l’heure. On a salué l’artiste qui devisait tranquillement devant le Train-Théâtre avec une amie d’enfance. Les rumeurs de hall de gare maintenant remplacent celles de la salle, qui s’est éteinte. On se laisse un court instant aller à cette nuit de l’avant-spectacle, puis le rideau s’ouvre sur un ciel d’aube ou de crépuscule dans lequel l'horloge détraquée fait une belle lune. Assis de dos sur une malle l’homme attend. Montent la musique et la voix de son attente, de notre attente – voix grave, profonde, chaude, familière, immensément chère et touchante.

« On vide un café, on en touille un autre. Le temps passe de cafetière en cafetière… »

Justesse absolue de cette voix intérieure qui se déploie peu à peu, de ce piano lancinant, de cette guitare qui pince au cœur, de cette image de l’homme assis sous l’horloge. Déjà on ne sait plus très bien qui l’on est, anonyme dans la foule anonyme des spectateurs, anonyme comme l’est ce quidam attablé au Café des Tilleuls, et qui devient tilleul lui-même…

« Je n’aurai pas vu crever les secondes

Je serai tilleul sous la Montparnasse

Souriant de voir blotties sous mon ombre

Mes feuilles chutant au fond de ta tasse… »

Puis le temps file, une chanson chasse l’autre comme décembre chasse novembre. L’artiste salue un à un chaque musicien, et il est évident que quelque chose est en train de se passer. C’est un peu comme les coups de sifflet qui précèdent l’ébranlement du train. Cette fois, on est embarqué. Cela ne cessera pas, ne s’arrêtera pas. Le train est parti, qui roule sans faiblir et ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin.

« Paris-Milan, j’attendrai bien un millénaire de pluie… »

Cette envie… cette envie folle de continuer à avancer, à vivre… à suivre ce train-là, à se laisser emporter, déporter, balloter…

Depuis trente ans, c’est à peu près à chaque fois la même stupeur (ce soir plus vive encore) devant cette manière qu’a Guidoni d’habiter l’espace de la scène (il la lui faut vaste) : non pas en conquérant, à peine en chanteur, mais d’abord en danseur. Il faut le voir ainsi évoluer « au bout du long doigt des projecteurs comme s’il narguait la pesanteur », réinventer chaque fois ces gestes précis qui lui viennent spontanément, se tenir dans l’ombre, ombre lui-même sur fond de feu ou d’aube, ou mimer une fois encore la fin violente de « Vérone véronal »…

Chanteur à textes, paraît-il ? Qu’on me pardonne : aucun texte tout seul sur une page ne peut vibrer comme vibrent cette voix et ce corps-là. J’ai encore en mémoire les images de cette première fois où, âgé de huit ans à peine, je l’ai vu chanter et danser sur la grande scène d’Annemasse. Je n’avais, il va sans dire, pas compris grand-chose aux textes alambiqués de Pierre Philippe, et pourtant tout ressenti avec une fascination que je retrouve à peu près inchangée.

Ce pourrait être nostalgique ; je n’ai rien contre. Et je sais bien qu’être assis dans cette salle est encore une manière de tenter, comme dans le rêve ou l’écriture, de la retrouver, elle – parce que seule la mort pouvait faire qu’elle ne soit pas assise ici avec nous, et qu’être là sans qu’elle y soit est une aberration. (D’ailleurs, elle est là quand même, qui regarde à travers mes yeux, et sa présence parfois me brouille le regard.)

Mais un spectacle de Guidoni laisse peu de prise à la nostalgie. Une fois encore le répertoire a été entièrement renouvelé (il s’agit, à quatre exceptions près, de chansons d’Allain Leprest, dont plusieurs sont inédites). Même la très célèbre « Djemila » semble neuve, réarrangée et dansée sur fond de volutes rouges.

À mesure que filent les secondes, les paysages, les chansons, il y a cependant comme des flashes, des courts-circuits qui mettent brusquement en relation des moments de vie très éloignés dans le temps et donnent la sensation, non d’un retour en arrière plus ou moins douloureux, mais d’être en dehors du temps, dans la continuité souterraine des spectacles. C’est le cas avec le si touchant « Y a un climat », puis avec « Putain, traînée, salope » — une chanson d’Allain Leprest que je n’aime pas mais qui, chantée ce soir-là dans la lumière violente d’un projecteur blanc avec une gamme de nuances et une justesse inouïes, me relie au grand froid du Cirque d’Hiver en 1985 et de l’album Putains.

Ainsi aussi de cette version risquée, frôlant le contre-sens, de « Je marche dans les villes ». D’abord, la chanson commence comme une flânerie un peu bancale, un peu pataude, avec banjo et sourire en coin ; puis le rythme s’accélère, la voix libère toute sa puissance, l’interprète se laisse aller au pur bonheur de chanter en délaissant la pesanteur et la distance, et c’est exactement comme si l’artiste parvenait, en trois minutes et sans rupture, à réunir le Guidoni d’aujourd’hui et le jeune homme en noir qui, en 1980, déboulait sur la scène du Théâtre en Rond…

Et puis, qu’importe le parcours de Guidoni et du spectateur fidèle que je suis. Au bout du voyage, chacun se retrouve à nu face à la peur essentielle du temps, à l’angoisse et au vertige de la « Chute ». « J’ai peur… »

« J'ai peur de tout ce que je serre

Inutilement dans mes bras

Face à l'horloge nécessaire

Du temps qui me les reprendra… »

Face à cela, peu de choses… Le pied-de-nez d’un final triomphal qui proclame, « Homo sapiens », que « tout est mal qui finit bien ». L’image d’Anne Sylvestre, assise à quelques places de là, applaudissant son compère de chant. La salle du Train-Théâtre (nom idéal, lieu parfait…), comble et fraternelle, qui acclame debout l’artiste et chante avec lui « Reviendre » / « L’amour… » (on gardera dans le cœur et en tête cette mélodie-là plusieurs jours durant…). Le défi à la mort. Le triomphe de l’éphémère sans paillettes – et sans jeux de mots (car ceux-là, au fond tellement vains, n’apparaissent qu’à l’écrit, toujours un peu trop malin…):

« L’amour des voix… l’amour des formes… l’amour des fins… »

Cher Jean, merci pour le voyage, pour cette belle osmose avec les musiciens, pour ces moments de rêve plus vrais que la plupart de ceux qui nous sont ordinairement donnés à vivre −, merci et à bientôt…

 

 7/11/14

 


 

 

 

Je ne me souviens plus de...

 

Une heure du matin, dans la Cave, dans cette pièce à la mémoire neuve d'autant plus saturée par les souvenirs, on palabre, on remonte le temps, on constate, on a même l'audace de regretter. On reconstitue des fragments de chronologie à partir de dates de spectacles, comme on le faisait du temps où ma mère était la.

Elle est là, douloureusement présente à nos côtés. On parle d'elle et de spectacles passés. On se répète, incrédule : que reste-t-il de tout cela ? Dites-le moi ! Agnès me dit qu'autour d'elle personne ne sait qui est Jacques Higelin. Agnès me dit qu'autour d'elle personne ne sait qui est Jean Guidoni. On parle d'un possible retour (quelque temps plus tard on annoncera de fait que l'artiste est entré en studio), mais cela semble déjà comme un monde perdu.

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

C'est cette nuit que s'impose ce titre peut-être provisoire, mais pour nous si terrible.

Je ne me souviens plus de Jean Guidoni…

Mais si, voyons, je me souviens… Tout est encore là dans ma tête… La silhouette virevoltant entre les projecteurs, et ma mère jeune qui rit, qui pleure et applaudit… Les lames et les larmes, larmes lames larmes, lames larmes lames ! Hier encore, revenant de l'école, nous chantions avec Léo « J'ai le coeur rempli de larmes », dernier écho, « dernières splendeurs d'un music-hall qui meurt »…

Deux heures du matin dans la Cave sans mémoire. Les foules ont déserté les allées des théâtres morts. Le chanteur vit encore, ne vit plus. Il faut se dépêcher d'écrire ces lignes qui parlent encore de lui car bientôt, plus personne ne se souviendra plus.

 


 

 

 

Bea Tristan au Monto'Zar, "À cause des pivoines…"

 

Les pages des agendas sont pleines de ces griffonnages : un nom qui barre une case, un spectacle, la promesse non seulement d’une escapade mais d’un de ces moments où l’éphémère devenait un allié, le temps perdu une fête… En suivant ces traces-là on revit des pans entiers de son passé-présent. L’écho de la voix d’Annkrist sur la petite scène de la salle Jean Vilar, à Chambéry un soir d’hiver 1988, fait trembler des images d’îles bretonnes, de flots fluorescents, de Taj-Mahal ou de réverbères jaunes sous la pluie, et l'on tremble encore en repensant à cette première apparition de Catherine Ribeiro à Arcueil, en octobre 1996 je crois, à sa sortie de l’hôpital (« ça me fait tout drôle, d’être là… ») ; on pleure de ne pouvoir à nouveau saluer Colette Magny comme on avait pu le faire quand même à Meylan, ce soir de janvier 1990 (« T’es bien jeune, toi, dis-donc ! On se croirait dans Harold et Maude !... »). Certains mois étaient bénis, qui alignaient sur une même page les noms de Ferré, Nougaro, Barbara, Guidoni, Vasca ou Bertin…

Assis dans la voiture qui traverse des champs interminables dont on ne voit rien parce qu’il fait nuit, qu’il y a du brouillard et que la demi-lune de la mi-novembre demeure invisible, on ne repense pourtant pas au passé. Ce n’est pas lui qu’on cherche : on continue la route, voilà tout, on suit ces petites lueurs qu’on a toujours suivies comme des balises posées dans la nuit. On se dit simplement qu’on a de la chance de pouvoir écouter ce soir Béa Tristan, même si la route est longue et même si le GPS qu’on a allumé nous conduit dans une cour de ferme qui est une impasse.

On arrive finalement au Monto’Zar, Montravel, commune de St Genest Malifaux.

« Je peux vous dire que ce soir-là la nuit était tombée et qu’il pleuvait comme jamais il n’avait plu – en tout cas, jamais sur les routes que j’avais faites. J’étais à ce moment-là à Trout-River, à la frontière canadienne, côté américain. Alors je me suis arrêtée… »

Certains voyages se passent de commentaire. On est simplement saturé de sensations, d’odeurs, de sons, d’images dont on oublie même qu’il faut faire provision pour les jours sans. Ainsi du récital de Béa Tristan. Quelques pas sur la petite scène où elle chantera, ce soir-là, sans micro et avec sa seule guitare, et tout aussitôt semble clair, évident, transparent, touchant, sans voiles, sans obstacles, et surtout (c’est peut-être le plus étonnant) sans artifices. D’une densité humaine totale. Combien de routes parcourues et d’années de silence pour parvenir à une telle évidence ?

Sa voix seule suffirait à embarquer le plus rétif des routiers. Tour à tour brisée ou veloutée, caressante ou cinglante, douce ou puissante, elle peut certes évoquer (on ne donnera ces noms souvent répétés qu’à titre d’approximations susceptibles de faire comprendre ce dont il est question à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore entendue) Colette Magny, Janis Joplin, Catherine Ribeiro – et j’ajouterai Annkrist, dont on parlera ce soir-là avec les amis de « Chanson buissonnière » qui ne l’ont pas oubliée.

Mais – c’est à rendre les poètes jaloux – Béa Tristan possède une plume à peu près sans équivalent dans le monde de la chanson francophone (à Bertin et quelques exceptions près), un art de l’image ancrée dans l’expérience la plus ordinaire et qui, au plus proche de la sensation, parvient à transfigurer le banal, à en faire ressortir le caractère précieux, à émouvoir. S’il semble ici presque réducteur de parler de « chanson », ce n’est pas seulement parce que le road movie du récital fait traverser les « grands espaces » nord-américains et convoque largement le blues (Béa Tristan est une amoureuse de la route au moins autant que des mots). On sent ici une écriture constamment irriguée par l’observation attentive, bienveillante, du monde, de la nature et des gens : l’écouter, c’est s’offrir la possibilité de voir, pendant l’écoute et bien après…

 

À cause de cette plaine labourée

Silencieuse comme un livre ouvert

Lignes tracées non rédigées

Préface de brume signée l’hiver

Je ralentis et je regarde…

 

Alors bien sûr me reviennent les images de ce mois de juillet baigné de larmes autant que de pluie où mon père et moi écoutions et réécoutions « À cause des pivoines », que nous avions choisi de diffuser lors des obsèques de ma mère qui l’avait elle-même tant écoutée… C’était là une manière de proclamer quand même la beauté du monde, pas même écornée par l’horreur qui nous frappait. Manière aussi d’annoncer clairement que nous allions continuer la route, avec plus d’intensité encore – et ralentir, et regarder… comme nous savions le faire, comme nous l'avions toujours fait.

Avant chaque chanson, Béa Tristan parle. La musique a commencé, la chanson pas encore, et elle parle – les introductions varient suivant les circonstances. Elle porte en elle le bagage peu encombrant de tant d’histoires, chaque chanson est née d’un terreau si riche de rencontres et d'expériences qu’il faudrait, c’est vrai, publier un livre qui en garde traces (ainsi qu’elle a dit vouloir le faire). J’aime cette manière de passer de la parole au chant comme on passe de la marche à la danse, comme un oiseau s’envole après un bon bain de poussière…

Elle racontera, après le récital, qu’ « À cause des pivoines » est née d’un de ces moments où elle roulait, prise dans les rets d’une grosse contrariété, quand elle a été saisie par cette image des pivoines aux têtes courbées. Elle s’est arrêtée ; a regardé ; a vu, a reçu ces images du dehors – du monde, de la nature. Quand elle est repartie, la contrariété s’était en quelque sorte dissoute dans l’espace.

Elle parle, à propos de ce genre de dons, de « connivence », et dit qu’on peut (qu’on doit) la cultiver.

La poésie n’est rien d’autre que cela, bien sûr. Et celle de Bea Tristan est d’une grande pureté.

Au bout du compte on repart dans la nuit vraiment noire, le cœur au chaud dans l’habitacle. Oui, bien sûr, Béa Tristan est une grande chanteuse, qui aurait pu devenir une vedette si elle n’avait pas choisi la vie plutôt que le show-biz et envoyé volontairement le « métier » tourner en rond sans elle – avant de revenir autrement et discrètement à la scène, trente ans après. J’en connais quelques-unes, quelques autres… Mais des blueswomen motardes et poétesses capables de vous déciller l’œil ?

Cette nuit même le retour est beau, avec ses lueurs de villages tapis dans le noir, ses possibilités de renards, de cerfs et de hiboux, ses crépitement d’averses brèves. La voiture est vieille – on approche des 300 000 – et le lecteur de CD refuse toute musique. Qu’importe : on garde en tête l’écho de ce chant tellement déchirant, tellement rassérénant, que l’on fait résonner en boucle dans nos cœurs :

 

Y a plus personne qui passe sur la route,

Sauf l’hiver qui arrive à pied,

Qui a déjà pétrifié tout

Et la montagne et mes idées

Et je me consume, je me consume…

 

Chère Bea, merci pour le voyage, pour la voie que rouvre à chaque écoute votre voix, pour la connivence des pivoines…

 

15/11/14

 


 

 

 

Un rêve (2)

 

Je suis allongé dans ma chambre de Chambéry-le-Haut et je regarde l'heure sur l'ancien radio-réveil qui affiche, en chiffres rouges sur fond noir, deux heures du matin. Je n'arrive pas à dormir. Il y a encore long à attendre jusqu'à ce que se déclenche la cassette, bruits d'orage de "Soleil cherche futur" ou prélude de "L'oiseau devant la fenêtre" (je suis donc, à en juger par ces titres, déjà adolescent). Je me lève, quitte la chambre et constate avec étonnement qu'il y a de la lumière qui passe par la porte entrebâillée du bureau. C'est mon père qui ne dort pas, que je rejoins. Il est occupé à punaiser sur les murs de grands portraits de ma mère, pareils à des affiches de spectacles. Il y en a dans toute la pièce, et chacun représente un souvenir dont la date et le lieu sont précisés en lettres colorées. Certaines images sont floues, mal cadrées, ou étranges. Sur l'une d'elles je la vois humer une fleur blanche en regardant un nuage. Je le questionne, il se souvient et raconte.

Puis nous voici attablés dans ce qui ressemble au restaurant d'une piscine municipale, quand je vois Jean Vasca venir vers moi. Mon père n'en est pas étonné: il savait que Vasca, désormais, vit seul "ici" (à la piscine ?). J'ai peine à reconnaître son visage amaigri. Je lui dis qu'il n'est au fond pas si étonnant de se retrouver dans ces "coulisses" (c'est le mot que j'emploie) car j'y ai déjà croisé Anne Sylvestre, Jacques Bertin, Béa Tristan, Jean Guidoni, Catherine Ribeiro, etc. Il me montre les courts textes qu'il est en train d'écrire sur de très petits carnets à spirales, où il est beaucoup question de sa mère morte. Une telle évocation de sa vie intime ne me semble pas du tout dans sa manière de faire et de dire. Notre conversation s'arrête ici, interrompue par des hurlements de chats.

 

29/11/14

 


 

 

 

Barbara, une rose à nos mémoires

 

(Laisser remonter à la surface de la parole ces sortes d'images-là, chaleureuses, douloureuses, printanières, colorées, alors qu'on s’enfonce dans le brouillard d’un hiver sans neige et sans autre perspective que plus obscur, plus opaque, plus froid − c'est peut-être allumer une lampe, ou poser l’offrande d’une rose devant les portraits de nos morts ?)

 

*

 

Ce n'est pas un souvenir de scène, mais quand même une scène essentielle. Bien des gens de mon âge l’ont aussi en mémoire, je crois, à quelques variantes près.

Nous sommes dans le petit salon de l'appartement de Ferney, devant le téléviseur allumé. À travers la dentelle des rideaux passe encore la lumière blanche de ce dimanche de mai. Les parents sont assis sur le canapé dont le velours orange flamboyant permet, autant que la moustache de mon père, de situer immédiatement l’époque et confère au souvenir un réalisme irréprochable. Je suis assis au pied du canapé. Je sens quelque chose de tendu dans cette attente. J'ai presque six ans et, même si je ne comprends pas ce que nous faisons à cette heure presque tardive devant le téléviseur, j'ai dû entendre suffisamment de conversations pour percevoir l'importance de l'événement. Lorsqu’enfin se dessine, de haut en bas, le portrait fortement pixélisé de François Mitterrand, éclate une joie d'autant plus belle et forte qu'elle m’est alors (et, d'une certaine manière, aujourd'hui plus encore) incompréhensible. Mes parents pleurent de joie et s’embrassent. Je pleure avec eux, ému de les voir si émus.

(Ce soir de mai 81, gravé avec une précision inhabituelle dans le bois dur de la mémoire, éclairera de sa lumière déclinante et trompeuse les années qui suivront. Je trouve rétrospectivement en lui une explication plausible à certains épisodes étranges de mon parcours – en l’occurrence, une période d’engagement politique précoce et excessif qui me fera un temps recouvrir d’affiches du parti socialiste les murs de ma chambre, quémander des sorties aux meetings à l'âge où d’autres réclament Disneyland, etc. Élevé dans une famille chrétienne, j’aurais probablement vu la Vierge apparaître et serais entré dans les Ordres ! De fait, si je n’ai jamais réussi à devenir croyant, je l’ai tenté, enfant solitaire rêvant de foules solidaires, de cette façon-là, à cause d'un soir de mai et de l’espoir qui s'y était accroché comme la limaille à l’aimant.)

 

*

 

Je n'ai pas vu Barbara à Pantin. Ce fut, dit-on, un printemps en hiver. Elle avait réussi à transformer en un lieu accueillant ce grand chapiteau glacial où elle menait chaque soir une célébration païenne devant trois-mille spectateurs qui chantaient, se levaient, se rasseyaient, se relevaient, ainsi que je l’ai vu quelques années plus tard à d’autres occasions… Pendant longtemps, la seule image que j'ai eue de ce spectacle fut la caricature savoureuse qu’en faisait Guidoni pour introduire « Le Bon Berger » : « Barbara, à Pantin, elle, a vu apparaître l'homme à la rose… » (et de se pâmer).

Quelques années plus tard, l'adolescent en noir ayant rejoint la cohorte des admirateurs de la longue dame brune écume les étals des disquaires à la recherche du disque et surtout du film de Pantin. Internet n'existe pas et les images de concerts sont difficiles à trouver. À la vidéothèque du Forum des Halles, il est enfin possible de visionner, dans d’assez mauvaises conditions, l'enregistrement vidéo…

 

« Regarde :

Ce soir,

Quelque chose a changé

L'air semble plus léger

C'est indéfinissable… »

 

Il y a la vibration de la voix, légèrement voilée, déjà et pour la première fois vacillante. Il y a l’exaltation de la salle comme de la chanteuse, qui elle-même semble danser derrière son piano et, les yeux écarquillés, recommencer le concert censé se terminer (certains rappels qui ont la force d’une entrée en scène donnent ainsi la sensation enivrante qu’on est à l'orée d’un nouveau récital, que tout va recommencer…). Toute la force, tout l'espoir, toute la naïveté que tant de gens de gauche ont pu ressentir en mai 81 – et qui dépassèrent et peut-être même un temps portèrent cet « homme seul devenu des milliers » − remontent alors à l’improviste, et bouleversent. Je viens de cet espoir.

 

« Regarde :

Au ciel de notre histoire,

Une rose, à nos mémoires,

Dessine le mot espoir... »

 

D’avoir pu y croire, d’avoir un moment dans l’enfance et l’exaltation d’une chanson au moins pu entrevoir la possibilité de réalisation du rêve, consolerait presque des inévitables désillusions qui devaient s’en suivre. Ce jour-là, dans le silence bourdonnant de la vidéothèque des Halles, la chanson m’est une machine à remonter le temps grâce à laquelle je peux dire que je l’aurai quand même vécue, moi aussi, ma part de printemps perdu…

 

*

 

À présent je retourne la cendre froide des souvenirs, cherchant en vain ne fût-ce qu’une étincelle. Internet permet de revoir avec une facilité inouïe ces mêmes images que nous regardions à la télévision le soir du 10 mai 1981 – mais tout cela est mort et ne suscite plus rien qu'un certain malaise. J’écoute le nouveau président saluer les « humbles militants pénétrés d’idéal », qui seront bientôt si hautainement ignorés par les nouveaux locataires des palais dorés de la République. Je regarde à nouveau Barbara chanter « Regarde », et ne vois plus qu’artifices dans cette grand-messe de Pantin où je ne me serais sans doute pas senti tellement à ma place. Je réécoute d’anciennes bandes enregistrées clandestinement au Radiant de Caluire, en décembre 1991, où j’étais allé applaudir la dame (« Vous avez quel âge ? – Seize ans ! », répond sur un ton curieusement satisfait et avec un accent chantant qui est celui de ma mère le jeune homme aux mains blessées, tandis que se déroule l’interminable litanie de la « Valse Franz » et des applaudissements…).

 

Je revois avec précision l’ultime récital à la Bourse du Travail de Lyon, en février 1994 : ce chant du cygne, ces dernières paillettes jetées à la face de la mort, ces bravos, ces cris, ces fleurs fanées…

 


 

 

 

Angélique Ionatos, pour toucher terre et mer

 

En cette décennie des années 80 la lumière venait par le sud, par l’avant, par l’ailleurs, par les voix détournées, étouffées, des dernières utopies. Qu’on ne m’en veuille pas d’avoir souvent regardé en arrière : ce n’était pas frilosité mais lucidité sur ce qui était en train d’advenir.

Ce soir pourtant, ce soir-là – dans une église moderne de Grenoble l’hiver 84 ou bien face à la table quelque trente ans plus tard − c’est une lumière plus intemporelle qui me rappelle à une nostalgie plus ancienne...

 

*

 

La chanteuse est très belle, d’une beauté d’oiseau furtif, de nymphe des bois, de jeune torrent ou de rivage. Il émane d’elle une sensation de force et de fragilité, quelque chose de sauvage mais de généreux, qui n’intimide pas mais attire – et l’on sent qu’on a raison d’être attiré, que c’est un chant que l’on peut et que l’on doit suivre.

Je l’écoute, je la regarde, intensément. Me laisse porter par son souffle, balloter dans ses eaux claires comme par un ressac. C’est le mystère en pleine lumière, un rêve en bleu profond, la parole analphabète de la mer et des pierres, le chant d’Orphée qui triomphe de celui, délétère et morbide, des Sirènes.

Dans l’église et le crâne on sent bien cette fièvre qui parcourt les Grecs en exil comme ceux qui, comme moi, ne comprennent pas la langue, mais se sentent soudain eux aussi éloignés de leur terre natale. Assis sur le banc dur à quelques mètres de l’autel je suis cet enfant fasciné, ce « sans parole » qui reçoit pour la première fois les inflexions de la Parole comme une révélation.

Quelque chose comme une transe rentrée.

Vibration.

Pulsation.

Déchirures.

Réconciliation.

 

*

 

Parfois la chanson est plus qu’une chanson mais ramène à ce lieu d’où naissent les mots et les musiques, aux sources de l’expérience poétique et même, peut-être (mais c’est probablement la même chose) du sacré. Ce n’est plus seulement un individu qui chante mais la voix d’un peuple et d’un pays – voix à la fois anonyme et totalement incarnée, universelle et particulière : ainsi d’Angélique Ionatos chantant Élitys et la Grèce.

Avec elle je plonge, je sombre, je remonte à la surface et j’aborde à l’improviste sur l’une de ces îles où se forgent nos rêves les plus précieux.

Si je ferme les yeux je vois très bien cette île : les trois criques, le petit sentier caillouteux où pourrit une patte de chèvre, les buissons épineux ; le sable blanc, le sable noir, le sable vert de la dernière crique ; la lumière, la mer Égée, le bleu, le bleu, l’éternité du bleu.

C’est ce bleu impossible à dire ou à peindre, ce bleu mental et vital que je retrouve de loin en loin depuis trente ans, à chaque récital, à chaque disque d’Angélique Ionatos.

Certains Amérindiens, lors de leur initiation, reçoivent parait-il un nom secret et un poème qui les accompagnent leur vie durant et les rappellent, aux moments périlleux de l’existence, à la fragilité, à l’immensité de ce qu’ils sont. En temps de manque j'ai puisé et je puise pour ma part dans l’écho de cette voix la force nécessaire pour poursuivre le chemin.

Comme l'enfance l’île réelle est désormais hors de portée, mais écouter Ionatos reste l’une des rares voies d'accès qui permettent parfois d'y revenir et, partant, de retoucher terre et mer.

 

Ionatos

 


 

 

 

Un rêve (3)

 

Je suis dans la petite chambre lambrissée de Montluçon. C’est le matin, et je sais que mes grands-parents, dont j’entends les voix assourdies et le piétinement à l’étage au-dessus, m’attendent pour petit-déjeuner, mais je paresse. J’ai emporté avec moi un ordinateur sur l’écran duquel défilent des images de Jean Guidoni. Ma mère s’arrête et les regarde avec moi. Il n’y a pas de son, mais ce n’est pas nécessaire : ces images – qui ne correspondent à aucune vidéo connue – sont censées nous êtres si familières que nous savons très bien ce que chante l’artiste. Le voici, jeune et très élégant, habillé d’une chemise rouge que je ne lui ai jamais vue, en train d’interpréter un texte de Prévert (je crois que c’est « La chanson de l’homme », qu’il chantait dans le contre-jour d’un projecteur et les volutes de fumée en ouverture du récital de l’Européen en 1989). Un instant je nous revois – les lieux changent vite – sous les combles de l’ancienne maison de campagne, en train de regarder sur un téléviseur en noir et blanc une émission qui s’appelait, je crois, « Mille bravos », où il chante « Marseille » en évoluant parmi le public. Retour devant l’écran de l’ordinateur. Je sais maintenant que le chanteur est mort, je viens de le comprendre, et je pleure.

Par un de ces glissements dont les rêves et l’écriture sont coutumiers, toute la douleur du deuil attachée à la mort de ma mère s’est semble-t-il déplacée sur l’artiste qui nous était si cher. Mais cette scène renvoie aussi à d’autres, réellement vécues, assez comparables. À tel repas brutalement interrompu par les larmes de l’enfant : « Vasca va mourir, et on ne le saura même pas ! » ; ou, plus tard, au sortir de telle salle de spectacle (je crois que c’est le Café de la Danse en 1992), en compagnie précisément de Jean Vasca, et comme celui-ci vient d’évoquer la mauvaise santé de Léo Ferré (qui était encore en vie), les larmes aussi (de tels épanchements provoquaient inévitablement la consternation) ; ou encore cette scène que je situe dans une cabine téléphonique des Orcades, lors d’un voyage solitaire effectué vers l’âge de vingt ans : la voix au téléphone m’apprend la mort de Colette Magny, et je pleure ; puis aussi : la mort de Nougaro, de Barbara, d’Alain Bashung – la liste s’accroît, fatalement, au fil des ans.

Le récital de chanson reste ainsi associé à une conscience ravivée de l’éphémère, qui fait revivre toutes nos vies en accéléré : la naissance comme une porte qui claque et une entrée en scène, le tourbillon des rencontres et des mots, l’acmé des morceaux attendus, le coup de semonce de la première sortie, les rappels, puis la sortie définitive. Tout notre monde intime s’y raccroche ou s’y noie.

Dans la chambre sous les combles je m’obstine à fouiller à travers les vieilles revues tout ce passé mauvais « à l’odeur de soupe aux larmes ». Je croise mon fantôme qui hante des coulisses, des travées, des balcons de théâtre qui, pour la plupart, ont fermé ou bien ont été reconstruits « à l’identique » (tu parles).

Voici encore. J’ai dix ans et je me suis glissé dans la loge de l’artiste, qui me laisse entrer, ébouriffe ma tignasse et me gratifie d’une chaise et d’une dédicace au sourire. J’attends que la salle se remplisse. J’attends que le rideau se lève. J’attends, le spectacle terminé, que l’artiste revienne. Je regarde les projecteurs éteints, les pupitres sans partitions, les instruments rangés, et j’attends.

 


 

 

 

Un rêve (4)

 

La salle est triste, grise, terriblement décevante. Ce n’est donc que cela, le nouvel Olympia, copie presque sans lien avec la vieille salle dont j’avais gardé un souvenir ébloui ? Il est vrai que les lieux connus dans l’enfance paraissent souvent petits quand on les revoit plus tard : le Cirque d’Hiver de mes dix ans était, je m’en souviens, un temple froid, que la lucidité navrante de mes seize ans avait mécaniquement profané lorsque, en 1991, j’y étais retourné et n’avais plus retrouvé qu’une salle de spectacle.

Cette fois, cependant, on passe les bornes. Il y a tromperie sur l’enseigne, qui affiche pourtant comme autrefois en rouge flamboyant le nom du chanteur. Où est le rideau cramoisi ? Je ne vois qu’une salle de cinéma moderne et grise qui m’évoque celle du Carré Curial où nous avions naguère organisé un récital de Louis Arti (et si la magie n’avait pas été au rendez-vous, ce n’était certes pas la faute de l’artiste mais celle du lieu).

Nous sommes assis, nous sommes en place mais trop près de la scène, dont nous cherchons à nous écarter. Ma mère est là, qui proteste contre le manque de visibilité (écho, peut-être, d’une authentique protestation faite à l’encontre d’un photographe de presse indélicat le 21 mai 1990, à l’Olympia, et que j'entends encore clairement résonner dans la clameur des applaudissements : « Vous êtes grand, vous me cachez tout !... – J’y peux rien, je travaille ! »).

Les organisateurs s'agitent, enlèvent les fauteuils en velours pour les remplacer par des chaises en plastique blanc (au point où on en est...). La salle, comme souvent dans les rêves, est presque vide. Le chanteur enfin déboule sur scène (c'est une façon comme une autre de conjurer le trac), et le public clairsemé l’acclame. Il a revêtu un gros manteau d'hiver dans lequel il transpire et quitte aussitôt l'estrade pour chanter dans la salle, passant à travers les travées presque désertes sans manifester aucune gêne. Il crie une chanson inconnue dont on ne comprend absolument pas les paroles parce que le son est inaudible. Le micro manifestement ne fonctionne pas — un micro sans fil qu'il tient dans sa main, pestant et chantant quand même.

Je ne sais plus très bien ce qui se passe à ce moment-là. Joëlle, sans doute pour l'aider, se lève et arrache le mécanisme du micro caché dans le manteau. Le chanteur, déconcerté, continue à chanter en tenant le microphone dans la main, monte tout au sommet de la salle vide, disparaît un instant et revient avec un autre grand micro argenté qui ne fonctionne pas davantage. Il a beau s'agiter, arpenter la salle et la scène, pousser la voix, qu’il a puissante, jusqu’à la rupture, on ne l'entend pas. Il n'y a pas de musiciens, pas d’éclairages, pas de son, et le spectacle est un désastre. Au bout de trois chansons inaudibles il disparaît en coulisses. Les gens n'applaudissent plus. On discute. Un quidam s'avance sur la scène pour annoncer que le chanteur a fait un malaise et a dû repartir en ambulance.

 

*

 

Je partageais avec ma mère ces rêves de spectacles toujours plus ou moins catastrophiques, qui n’étaient d’ailleurs pas toujours sans rapport avec la réalité.

La panne de guitare de Vasca dans la grande salle du Printemps de Bourges, en 1987.

Les pianos qui n’arrivaient pas, les projecteurs qui ne s'allumaient pas et les micros en panne lors du récital de Guidoni au Transbordeur de Lyon en 1990.

Cette même année, l’absence de retours lors des premières chansons du concert à l’Olympia : le chanteur tourne sur la scène pendant « La chanson de Mandalay » en criant, hors micro en direction des coulisses : « J'ai pas de retours ! » ; dans la salle personne ne s’aperçoit de rien, et les images diffusées à la télévision ne permettent pas non plus de le voir, mais je me souviens maintenant que cette scène figurait aussi dans le rêve de cette nuit...

« On passe sa vie dans ce métier à régler des incidents techniques »…

Peur de la scène. Peur de la panne. Peur de tomber. Peur de voir le chanteur tomber. Peur du trou de mémoire, de la salle vide ou qui se vide (c'est le pire). Peur ultime de voir l'artiste vieilli ne pouvant plus assurer le spectacle, et s’effondrant sur scène. La scène n'est pas qu'un concentré de vie mais aussi un concentré de peur.

 

31/12/14

 


 

 

 

Voyage à Éléor…

...pour « revenir au monde » ?

 

La salle est grise comme la cale d'un paquebot, froide et sombre comme une fosse marine. Je la traverse à grands pas pour m’accrocher aux grilles devant la scène, là où j’oublierai au mieux, je l’espère, que ce n’est qu’un concert, « tout juste un peu de bruit pour combler le silence » (comme le chantait naguère Brigitte Fontaine), là où je me fondrai peut-être plus facilement dans les sons, les lumières et les mots…

Mais dieu que cette salle, si flamboyante quand on la voit de l’extérieur, semble froide, comme déjà délabrée alors que tout est neuf, comme inachevée à cause du béton brut. Entrer dans le ventre de cette « belle électrique » dédiée aux « musiques amplifiées » me donne l’impression de passer sans transition de mai à décembre, ou de partir en croisière pour le Groënland (ce qui, en l’occurrence, est particulièrement bienvenu).

Me voici donc dans la fosse, que surmontent des balcons aux rambardes rouges où des gens se font signe et bavassent en silence. Rock sombre en sourdine, rumeur maussade, fumigènes au parfum doucereux, l’atmosphère sur ce « quai des brumes » où mille passagers patientent me paraît irréelle et me fait douter de la nécessité du voyage…

Je n'aime pas ces salles de rock, que j'ai d'ailleurs peu fréquentées : je leur préfère les cabarets, les petits théâtres à l'italienne, les salles lambrissées aux vieux velours, aux lourds fauteuils, aux dorures passées – Bouffes du Nord, Bataclan ou Olympia d’autrefois (je sais, je sais et j'assume : « j'suis snob », et passéiste en plus...). Tous ces hangars modernes me semblent sans mémoire. Je crains en outre les décibels et les foules agitées – bref, je ne suis pas un spectateur de rock et, comme un vieillard grincheux égaré parmi un public lycéen, je peine à me sentir à ma place dans ce cadre (ce n’est pas une question d’âge, je ressentais la même gêne lorsque, adolescent, il m’arrivait d’aller voir Thiéfaine sur scène et que je revenais déçu de n’avoir pas réussi à entrer dans la transe – l’hystérie – collective…).

Je n’aime pas cette salle mais j’aime sa pénombre, la rumeur de l’attente, ce malaise même qui créent la tension nécessaire. Je sens la peur monter.

À quelques encablures au milieu des gradins, tout au fond de la salle qui s’est remplie très vite, mon père attend comme moi, tout seul.

Dans ce cadre froid l’ambiance est bon enfant. Les gens qui m’entourent sont, comme moi, gens tranquilles, trentenaires vieillissants cultivés et courtois – on pourra se moquer en ajoutant, sans risquer de trop se tromper, qu’ils sont abonnés à Télérama et écoutent France Inter (France Musique pour ma part, je suis un cas désespéré…). Je ne sais pas s’ils connaissent et suivent Dominique A depuis ses débuts (comme c’est après tout mon cas). Je n’engage pas la conversation, j’écoute à peine (derrière moi on parle de Provins, de l’enfant, de l’enfance du chanteur, on se pose des questions dont je sais la réponse, mais je préfère me taire…). Je regarde mon père qui, de là-haut, ne me voit pas et semble un peu perdu.

Rumeur, fumigènes redoublés. Soudain je vois dans le clair-obscur des coulisses, en retrait de la scène, la silhouette du chanteur. Il marche à grands pas, jette vers la salle un regard que je trouve paniqué (j'exagère et me projette, sans doute...), puis disparaît.

 

*

 

Contrairement à mon père je ne connais pas Robi, qui chante en première partie et dont j’écouterai plus tard longuement L’hiver, la joie et cette assez fascinante rengaine intitulée « Ma route ». Je reste au bord de cette pop sophistiquée, sensible à la voix et à la présence de la chanteuse, mais bloqué par l’impossibilité dans laquelle je me trouve de comprendre autrement que par bribes les textes chantés. C’est encore une des réserves que je formulerai par rapport à ce type de concert (mais on peut, pour d’autres raisons, en dire autant de l’opéra et du chant lyrique en général) : il est rarement possible de comprendre les paroles si on ne les connaît pas au préalable par cœur (ce qui est mon cas pour Dominique A, mais pas encore pour Robi).

Ce moment néanmoins intrigue et se grave dans la mémoire avec assez de force pour qu’on puisse le faire défiler après coup. Il y a ainsi certains livres, certains films, certains concerts qui laissent un souvenir plus riche que l’expérience qu’on en a vraiment eue sur le moment, parce que la distraction, la fatigue ou de mauvaises conditions techniques ont fait obstacle.

« J’ai rien appris, rien chaque fois, sinon qu’on n’en meurt pas, sinon qu’on ne meurt pas… »

 

*

 

En même temps que la brume, les premières paroles emportent immédiatement la peur que j’avais de rester à quai : « Ont-ils vu seulement que la brume se lève, l’un à l’autre accrochés comme on s’accroche aux rêves ?... »

Le son est ample et pur, les paroles claires, loin de cette bouillie sonore qui avait à mes oreilles gâché certains concerts des tournées précédentes (mon père, lui, « cerné par les falaises » en fond de salle vit une toute autre expérience depuis les gradins où le son ne parvient que brouillé et presque insupportable quand le niveau sonore augmente ; il profite en revanche des très beaux éclairages qu’on ne peut pas apprécier depuis le premier rang…).

Le son est pur, et les paroles claires qui déportent la salle vers ce « Cap Farvel » où je ne suis jamais allé qu’en rêve, me parlent de Madère, de mes parents à Madère. Je nous revois nous perdant, nous retrouvant dans la brume, je les revois s’épaulant pour remonter vaille que vaille le sentier abrupt de la pointe de São Lorenzo, cramponnés « aux choses qui ne murmurent pas que les temps ont changé, que l’histoire a usé le soleil », et que la maladie...

Le plus bel hommage à ma mère disparue, à eux deux tels qu’ils étaient au plus haut, au plus beau du tout dernier voyage avant son plongeon à elle (puisque lui, dieu merci, est resté, n’a pas plongé, tient bon le cap, salut à lui), force m’est d’avouer – avec tout de même une pointe de jalousie – que c’est Dominique A qui l’a écrit et qui le chante.

Je sais maintenant que je ne me suis pas trompé en venant ici, et qu’il n’y a plus qu’à se laisser porter.

 

« Une barque a glissé au fil de la rivière, une vie s’est perdue… »

 

« Il y a des rêves qui ne meurent pas, qui vous dépassent… »

 

« Oh, fallait voir ses yeux, à celle qui ne me quittera jamais… »

 

Mille spectateurs, et mille spectacles différents… Naturellement tout ne me parle que d’elle, au prix de certaines distorsions de sens − mais il est vrai que les chansons de rupture amoureuse notamment font de très convaincantes chansons de deuil, comme ce « Courage des oiseaux » que nous avions diffusé pendant la cérémonie funèbre. Tout ne me parle que d’elle et de nous, et c’est aussi la liberté de la chanson, de la poésie et de la musique que de permettre ces projections : soudain tel passage touche au cœur, d’abord parce qu’il entre en résonance avec l’histoire intime, l'histoire banale et précieuse de nos vies ordinaires.

 

« Au revoir mon amour, la vie n’est pas finie, la vie n’est pas passée… »

 

Mais il y a plus troublant. D’abord, cette sensation déjà ressentie plusieurs fois depuis sa mort d’entendre à sa place, d’entendre pour elle. En toute logique (car rien n’est plus invraisemblable que sa disparition), c’est elle qui devrait être ici debout à quelques mètres de l’artiste (elle détestait la distance, et ressentait comme un manque d’enthousiasme inadmissible le simple fait de ne pas être sur les lieux du concert trois ou quatre heures à l’avance – c’est là une des nombreuses manies que nous en avions en commun). Quand je crie « bravo » à la fin de « Cap Farvel » c’est sa voix que j’entends…

Ensuite – et c’est toute la force de la chanson en général et de Dominique A en particulier – il faut bien dire à quel point on est emporté au large de sa propre tristesse, à quel point l’intimité du deuil se trouve agrandie. Le concert peut être un de ces rêves « qui nous dépassent », et qu'il faut suivre…

 

« Je ne t’apporterai que de nouvelles vagues », scande l'artiste, « je te ferai enfin sortir de la maison…»

 

Le chant de Dominique A ne se cantonne pas à l’intime. Il est, à l’heure actuelle, l’un des rares qui témoigne de la possibilité d’une ouverture. Le monde est là – et lui, dès ses débuts et plus encore depuis quelques années, oscillant gestuellement, vocalement et musicalement entre fragilité et force, lui ne parle que de cela et trace des chemins qui permettent tant bien que mal de tenter d’ « y revenir », de « rouvrir » les portes du dehors.

Jamais je n’aurai entendu plus belle version de cette chanson magistrale qu’est « Fais-moi revenir au monde », et jamais sans doute je ne l’aurai entendu aussi justement – en larmes bien sûr, comme à chaque fois qu’une digue saute.

Contre le « chant des frayeurs » il y a Orphée en sentinelle obstinée – Orphée qui est le seul, si l’on en croit la mythologie grecque, à avoir vraiment triomphé des Sirènes (Ulysse, avec toute son intelligence, a triché, et peut-être tout inventé !).

Ainsi ce soir-là chaque chanson fait mouche, fait sens et naissance (« Peut-être ne suis-je pas né tant que ne m’est pas donné le sens… »). Égotiquement je redessine les méandres de mon propre parcours, avec ses ombres et ses lumières, cet « Immortels » si trompeur qui m’avait étrangement poussé à franchir les portes d'un monastère, ces images de voyage qui me renvoient à telle piste amazonienne où j’écoutais à tue-tête « L’horizon » ou chantais, par auto-dérision, « Dans mon camion » au volant d’un 4x4… Tout est là, le voyage, la nostalgie, la défaite et la fête, l’absence et la présence, et jusqu’à la fascination pour les « longs couloirs en entonnoir » du « Music-Hall » (même si la version revisitée de ce soir me convainc moins, le titre reste un des plus beaux) et l’hommage à Marina Tsvetaieva : que mille personnes ainsi applaudissent, indirectement, la poétesse russe, relève du miracle !

Il y a une force consolatrice, la douceur d’un abandon (« Ville d’abandon de bord de mer »), d’une nudité et d’une fragilité assumée (« Dans la brume en pièces détachées / Qu’avons-nous encore à cacher quand il reste si peu de nous ? ») : « Éléor », là encore, est ce que j’ai nommé pour ma part « Madère », et chante à merveille ce rêve qui me porte d’un livre-île, d’un livre-refuge où rassembler les images les plus chères…

Mais ce soir je ne suis pas seul : il y a foule, il y a houle, et les mots non plus ne sont pas seuls, tout à plat sur la page. Là où ils s’arrêtent la musique prend le relai. À la fin de « L’Horizon » le son monte, frôle à mes oreilles inhabituées l’insoutenable tout en restant bien clair, et cette puissance permet d’aller un peu plus loin, de s’approcher physiquement (car tout vibre) au plus près de cette ligne qu’on ne saurait franchir (la franchir, on le sait, c’est mourir !). Les décibels, ici, me semblent un outil un tout petit peu moins inefficace que le silence des livres…

 

Sensation de basculer, de partir en éclats, à la renverse, de se dissoudre dans les cintres, les lumières, la foule…

 

« Dans la brume en pièces détachées / Qu’avons-nous encore à cacher / quand il reste si peu de nous ? »

 

« Le Convoi » réitère et généreusement amplifie l’exploit, qui annonce à l’auditeur tout au long de la lente mélopée son arrivée (« bientôt, bientôt, tu les verras / comme un fleuve naissant au grand jour / bientôt, tu verras le convoi / et tu prendras peur de l'amour ») pour proclamer in fine (et avant que la musique à nouveau ne prenne le relai) : « Et là, maintenant, tu les vois, comme un fleuve naissant au grand jour / Et tu te glisses dans le convoi, dans le fleuve qui emporte tout… »

On sent alors, on peut sentir, mille battements dans la poitrine de la salle…

Parmi les ultimes rappels, l’un de mes titres préférés – qui marque aussi une sorte de « retour au calme », après les envolées lyriques − est ce très beau constat qui boucle la boucle et qu’on garde longtemps en tête : « Dans la lueur du soir, tu auras vu la fin d’un monde »…

Ovation, clameur qui croit encore, puis décroit. Salle qui se vide. Route du retour dans la douceur de mai.

« C’est bien des salamalecs pour des chansons ! » (avait-il lancé, un soir, à Chambéry, avec cette si saine distance et cet humour qu’on apprécie aussi chez lui). Des mots, de la musique, rien que cela, avec autour tout le bruyant business de l’entertainment ? Mais « moi je n'ai vu de sa guérite / que pitons et monts élancés / que ravines et paniers percés ». Mes digues, merci, se sont bien inclinées, et je m’incline : merci à la musique, à la chanson, à Dominique : ce fut un beau voyage.

 

6/5/15

 


 

 

 

Dans l'arène gauloise

 

DomAParis

 

Au cœur de la marade je serai ta pleureuse

Quand ça rigolera, je geindrai à cœur joie

Dans l'arène gauloise où le pathos agace

Ceux qui craignent de voir leur propre peur en face

Je serai ta pleureuse...

 

Dominique A, « La pleureuse »

 

La salle cette fois est ouverte, en plein air, en plein jour, et gratuite... On tente quand même.

Ce n'est pas une histoire neuve. Avec son sérieux et ses plaintes Orphée exaspéra tant les ménades de la fête qu'il finit lapidé. Mais ce soir à Paris, le voici jeté dans l'arène gauloise, en première ligne de la grande beuverie du divertissement estival, face aux fêtards de juillet venus l'écouter quand même. On ne s'en plaindra pas. C'est, en un sens, une consécration de plus : on entend ce chant amplifié à des lieues à la ronde et l'on voit de loin les écrans qui montrent à la ville entière la tête du chanteur (d'accord, ce n'est pas Orphée, et le poète aujourd'hui murmure plus qu'il ne chante – mais il me semble que ce qui me touche dans la musique et les mots de Dominique A n'est pas si différent de ce qui me touche chez les poètes...).

Le long des quais de Seine qu'on a parcourus longuement pour venir, les gens par centaines pique-niquent, bavardent, font parfois de la musique, fument et boivent beaucoup (la nourriture et la musique sont des accessoires dispensables de la fête, l'alcool en est manifestement le pilier). Il y a dans cette soirée tiède quelque chose de doux qui pousse à l'indulgence, à l'abandon, rappelle la quiétude de Barcelone et confère à Paris quelque chose du sud. Si l'on considère les gens avec bonté et la fête avec indulgence (à défaut de s'y laisser aller, ce qu'une sorte de nœud serré à l'intérieur de ma gorge m'interdit de faire depuis que je sais parler, et me l'interdira encore je le crains jusqu'à ce que je ne puisse plus parler), tout cela attendrit...

Sur le parvis de la grande place voici cependant qu'est apparu le chanteur, qu'on applaudit, que d'aucuns acclament (car la foule massée autour de la scène est venue pour lui, en partie). Quelque chose aussitôt me parle, ici comme dans l'intimité de l'écoute solitaire ou de la salle de spectacle, et je ne m'y attendais pas. C'est à cause de ces « histoires pleines de points de suspension », de cette « sentinelle face au chant des frayeurs », à cause encore de cette si poignante supplique : « Fais-moi revenir au monde...»

Touché encore en plein cœur, et, bizarrement (je pouvais m'y attendre), comme à l'improviste (c'est toujours à l'improviste). Quand il chante « Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté », les larmes viennent parce qu'au fond tout est dit, si simplement (mais pas naïvement). Je suis tout près des lumières de la scène avec mes fils près de moi, et je pense à eux, au monde dans lequel on les a si follement jetés. Le nœud se resserre encore un peu plus.

Devant moi des quidams cependant ne cessent de bavasser, se penchant les uns vers les autres et s'agitant avec suffisamment d'adresse pour ne pas renverser les verres de bière qu'ils font circuler (« leurs verres font les cascadeurs ? »); cela fait des sortes de trous dans le film, comme une image et un son saccadés qui rappellent soudain que ce n'est qu'un film, qu'un spectacle, aussi les contourné-je pour me rapprocher. Mais plus loin, plus près, c'est pire encore. Brouhahas et paroles vaines – on se raconte ses vacances, on parle, on parle... sans écouter...

Je sais bien, même moi je le sais : c'est ainsi, cela ne peut être autrement, c'est un concert gratuit en plein mois de juillet à Paris, et d'où tu sors toi pour ne pas savoir comment les gens (certains, la plupart) vivent, comment les gens (certains, la plupart) sont ? Mais quelque chose de la magie de la scène m'est alors brutalement retiré, refusé, comme si j'étais expulsé d'un lieu où la parole sonnait vraie pour me retrouver à nouveau au café du commerce ordinaire.

J'ai vécu d'autres fois cette expérience d'être délogé du lieu où je pensais, à tort, avoir trouvé une place. Qu'est-ce que je fiche ici ? Pourquoi je suis là, et soudain tout seul, comme nu dans la foule ? Je bats en retraite, navré, blessé, amer, hargneux, maudissant l'humanité entière et Paris en particulier (moi je rentre au Villard, je retourne dans ma cave écrire et jouer pour moi seul de l'accordéon, voilà) tandis que la scène immense s'éloigne, d'où l'on entend encore la voix du chanteur déclamer que nous sommes immortels...

Consécration, bien sûr, que de chanter ici, que de chanter ainsi – et même si l'on n'est pas davantage, pas vraiment, pas par tous entendu, on a davantage de chances de l'être et il faut le faire, bien sûr.

Moi je dérive en soliloquant. Quoi que je dise, quoi que je fasse je soliloque. Et quel sens donner à tout ça ? – Ce sont pourtant ces brefs moments de présence au monde qui révèlent soudain à certains (à chacun ?) la réalité voilée de l'absence, et c'est décidément bien cruel... Être ici ou ailleurs est un leurre; faire ceci ou cela, dire ceci ou cela, chanter ou se taire est un leurre. Dans la lueur des leurres, tu auras vu la fin d'un monde, tu n'auras même vu que cela : la fin de toute chose, la fin sidérante, la fin qui fait passer le goût de jouer au plus fin et même, qui fait passer le goût de tout, qui fait que tout a un goût qui semble passé – et ce n'est pas l'amertume du houblon, même consommé par tonneaux entiers, qui peut vraiment faire passer cela j'en ai peur...

Je m'éloigne de la fête, déçu, défait, en tenant des propos crépusculaires, des propos presque d'ivrogne que je ne comprends même plus, qui ne collent plus à la réalité ni à rien, qui tournent à vide et me font répéter que tout est un leurre, et que l'amour même, finalement, « est très surestimé »...

Seul l'amour de l'enfant échappe à cette lamentable débâcle – et la certitude d'avoir même ici dans l'arène gauloise pu frôler un instant ce quelque chose de vrai qui supporte la fausseté du reste, cet absolu sans lequel le relatif s'effondre et au nom duquel on est si stupidement tenté (c'est notre côté punk !) de tout nier, de tout lâcher, de tout gâcher.

 

17/07/15

 


 

 

 

Vasca vivant

 

C’est la longue nuit du solstice d’hiver. Recroquevillé sous la couette je somnole en grelottant. Je rêve – peut-être à cause de la fièvre, sans doute à cause de ce soleil obsédant des dernières semaines, ou encore seulement par habitude de rêver de lui et sans aucun lien, bien sûr, avec ce qui se trame au même moment − je rêve que j’écoute Jean Vasca déclamer « Salut, soleil ! » dans une petite salle qui m’évoque, après coup, Avignon (où je l’ai vu plusieurs fois chanter).

Le temps passe lentement – ce temps de la grippe qui libère de l'obligation de se lever, de manger, d’agir, et même de suivre l’alternance entre le jour et la nuit. À un certain moment de ce qui est sans doute l’après-midi, j’entends une voix douce qui me demande comment je me sens, puis me dit qu’elle doit m’annoncer « une triste nouvelle » (je me glace aussitôt) : « Jean Vasca est mort ».

Quatre mots suffisent à faire dégringoler un peu plus sur le versant nord de la vie.

Je me replie encore un peu plus et pleure à vide, comme sans raison, sans souvenir, sans émotion. Cela ressemble tellement à ce genre de cauchemar que je fais si souvent et depuis si longtemps.

Lorsque j’avais douze ans, le relatif anonymat dans lequel était tenue l’œuvre du poète qui avait si brutalement et si définitivement changé le cours de ma petite vie d’enfant, me révoltait. Je mettais dans ce nom de Vasca tout ce que je pouvais ressentir comme pulsions de vie (à tel point que j'ai longtemps été incapable d'entendre tout ce qui s'y disait pourtant de douleur, de noirceur, de nostalgie, de colère): la beauté, la lumière, la fraternité, la musique, la volonté forcenée de célébrer le monde, une sorte de pureté, d’harmonie et d’ampleur. J’écoutais et réécoutais Midi, Le Grand Sortir, Célébrations, Vivre en flèche etc. : « Sortir par la fissure d’un cri, d’une écriture, sans rature et sans race, poème de l’espace… » « J’ouvre des portes comme on s’ouvre la poitrine en plein soleil… » « À portes battantes, saluez la vie !… »

Je ne comprenais pas, je n'intellectualisais guère (j'en étais d'ailleurs incapable): je sentais simplement de tout mon être des portes qui s’ouvraient, et quelque chose de grand, quelque chose de vrai qui passait, un souffle « animal et cosmique », la possibilité d’une vaste réconciliation, que sais-je ! Je n’en savais rien, mais je sentais que le plus important m'était dit dans ces disques et ces livres que je connaissais par cœur avant même de les avoir rencontrés, et que je n’aurais pas trop d’une vie pour suivre le chemin qui m’était ainsi désigné.

Il y a d’autres artistes qui m’ont touché, d’autres même dont je suis aujourd’hui, d’un certain point de vue, plus proche peut-être, mais aucun qui m’ait, comme lui, aussi clairement montré un chemin.

Je découvrais en même temps que ce qui était à mes yeux de l’or était considéré comme du plomb par la société dans laquelle je vivais, avec laquelle la cohabitation promettait de ne pas être facile. Ce chant fraternel paradoxalement m’éloignait encore un peu plus des autres, de ces « camarades » à qui je tentais parfois de faire écouter le porteur de parole qui allait inévitablement les métamorphoser à leur tour – avec un insuccès si constant que je finissais par renoncer (il aura fallu attendre la fac de lettres, l'ami Yvan et quelques autres, pour que le partage devienne possible).

Étant de nature, au fond, assez sentimentale (ce que compensait un goût pour la distance qui n’était peut-être qu’une stratégie de camouflage), et réagissant somme toute comme tout gamin de douze ans épris d’un chanteur (ce qui mettait d’ailleurs parfois à rude épreuve la patience de Jean, qui avait fini par m’écrire, en guise de dédicace sur un livre, ce rappel bien senti : « Je ne suis pas ton nid dole, mais ton ami ! »), je me désolais du manque de reconnaissance de l’artiste (pourtant bien mieux diffusé que l’immense majorité des poètes du papier, et qui n’était pas tombé dans l’oubli actuel : je l’avais vu chanter devant mille personnes au Printemps de Bourges, puis dans des salles pleines à Paris, Foulquier l’invitait à Pollen, et même Sevran à la télévision…).

Un jour, pendant un repas de famille, je fonds en larmes, et mes parents m’entourent et me questionnent longtemps avant de parvenir à m’arracher cette pathétique explication : « Vasca va mourir, et on ne le saura même pas ! »

Un jour, trente ans plus tard, c’est donc chose faite : Jean Vasca est mort, et je m’appuie au moins sur cette certitude. Bientôt, sitôt la fièvre retombée, je pianote sur l’ordinateur en bénissant cet Internet qui permet au moins que se propage la nouvelle auprès des amis et amateurs de poésie – dont certains ainsi le découvrent, apprécient, me le disent (merci). C’est une façon de se réchauffer. Je me dis que je me sens curieusement moins seul que du temps de mon adolescence, que j’ai pu quand même et contre toute attente « vivre en poésie » au sein de cette société qui ne sait même pas à quel point la poésie lui manque, et dans laquelle j’ai quand même trouvé une petite place. Puis je laisse défiler les souvenirs, les images.

Celles de Jean et Annie à Paris, à Tharaux, à Chambéry, à Rivières (Jean à quatre pattes avec Léo – Léo dont les deux premiers concerts furent ceux de Vasca).

Celles de certains moments vraiment froids où je fredonnais en boucle : « Qu’ô grand jamais nul ne meure d’un glaçon noir dans le cœur… »

Celles, précieuses, de notre première rencontre, que j’ai racontée dans L’éloignement, ou de ce premier texte que je lui avais envoyé en 1987, « Voyage au bout du rêve », qu’il avait alors commenté – et je me souviens avoir reçu comme Évangile ses encouragements. Je me souviens de ses critiques, franches et directes – le hiatus du titre D’un hiver à un autre, le texte en prose central jugé, non sans raisons, « chiant », les premiers chapitres du Grillon de l’automne estimé d’une écriture trop ascétique (la sienne ne l’était certes pas), au contraire de la dernière partie plus libre ; et puis, le dernier petit mot à propos de L’éloignement (« De l'intime et du cosmique, du prosaïque et du poétique : bravo, continue ! »).

Il fut, il était, l’un de mes repères ; j’aurais tellement aimé qu’il lise La route ordinaire (dans lequel je rapportais ce rêve sinistre mais pas prémonitoire – puisqu'il est mort chez lui, dans son sommeil – où je le voyais malade, amaigri, alité à l'hôpital...).

Je reste sans force. Ne trouve pas le courage de continuer, ni surtout d’écrire l’hommage qu’il faudrait écrire. Il y a quelque chose qui bloque. Aller à la crémation, faire huit heures de route pour voir flamber les restes du porteur de flambeau ? Je fais l’autruche. Voudrais convoquer derechef une petite fièvre qui justifie que je retourne pendant un ou deux mois claquer des dents sous la couette. Voudrais hiberner, tiens, me réveiller au printemps, celui d’il y a trois ans, aux Eyzies-de-Tayac sous le grand cerisier en fleurs auprès de ma mère en vie.

« Était-ce vivre tout cela, ou bien rêver ? On nait, on vie, on rôde, on meurt, c’est ce que murmure la rumeur… » − Tiens, tout le monde est parti et je remets à tue-tête : « Vivant ! » : « Et même bâillonné au bout des solitudes, au bout du rouleau triste et des heures perdues, debout rester debout »…

Tout ce que je lui dois : pas le goût des mots, mais le sens de leur saveur, l'obsession de leurs sonorités, cette joie qui me saisissait en l’entendant chanter « dans le pouls battant des tambours » − et si je résiste rarement, aujourd’hui, à l’attrait d’une allitération ou d’une assonance, c’est la faute à Vasca ; une certaine violence, une belle véhémence, une énergie : quand, après chaque évocation funèbre, je tente de déclamer, quand je dis, avec Léo, pendant nos répétitions communes : « il convient, en toute circonstance, de rester stable et droit » (et tout ce qui s’en suit), Vasca pointe son mufle.

Comme ces civilisations indiennes dont, en Guyane, je pleurais la disparition en cours, ou comme la voix de ma mère, la voix de Vasca se mêle désormais à la mienne, et il me faut, à mon niveau, à ma façon, en prolonger l’écho : écrire, donc, même sans lui, même tout seul, repousser les portes du repli et du silence, donner ce que je peux, rendre ce que je lui dois, rendre grâce, donc, à la vie – dire et redire que si Jean Stievenard est mort, Vasca est bien vivant.

 

22/12/16

 

 

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