C’est vergogne sans doute d’anticiper ainsi sur les adieux. Cette année-là je pensais bien pourtant que ce serait la dernière et, fourrageant parmi les bogues, je nous sentais déjà glisser à la lisière du temps, notre présent comme un bolet rongé...

 

L'année d'après nous sommes pourtant revenus dans ce même bois pour le rituel de la cueillette. Je me suis replongé dans ce fouillis forestier comme dans les liasses d’un vieux texte laissé en attente. La saison était beaucoup plus avancée, on annonçait la neige, et il y avait au sol tant de feuilles qu’on peinait à dégager les trompettes. J'ai attrapé et relâché quelques grenouilles couleur de terre, salué les grillons de l'automne, et puis je me suis enfoncé dans ce grand trou où j’avais l'an passé trouvé les plus gros champignons.

Ils étaient là, ensevelis, difficiles à atteindre. Je les ai cueillis religieusement, avec la gratitude qui s’imposait.

Là-bas, au fond du trou, on n’entendait plus la moindre clameur. L'air paraissait plus doux, plus léger, comme si, une fois les adieux faits, tout ce qui désormais advenait était une sorte de cadeau, de rappel : ainsi à la fin du récital la chanson que l’artiste entonne a capella et qui n’a pas la gravité du final qui l'avait précédé. 

Cette insouciance, je me suis dit qu'elle n’était pas seulement due à la douceur de l'air. Ce n’était pas non plus seulement parce que la lumière passait mieux à travers les feuillages largement ajourés et donnait au sous-bois un aspect rassurant, chaleureux, pas funèbre du tout. Je me suis dit que c’était l’écriture de ces lignes à propos des trompettes qui m’avait permis de gagner en légèreté, qu'écrire n'était donc pas si vain. 

Peut-être cependant en ai-je exagéré la portée; peut-être était-ce seulement que l’imminence de la fin nous pousse à nous détourner, à faire semblant de croire que l'ultime rappel est le premier d’une longue série, que le concert va pouvoir continuer alors qu’on voit très bien que les techniciens remballent déjà le décor et que le régisseur s’impatiente...

 

Ainsi en tout cas ai-je fouillé les feuilles de la fosse, sans paroles, sans nulle pensée morbide, et sans autre projet que de patiemment, consciencieusement cueillir les dernières grappes de trompettes de la mort.

 

 

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© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.