Quelque tristesse se mêle généralement à l’impression que peuvent faire des voix placées à une grande distance. Cet éloignement rappelle celui des heures, et il semble que ces voix nous laissent pour jamais...


Senancour, Rêveries, cité par Philippe Jaccottet dans Taches de soleil, ou d’ombre.

 

 

Ce jour-là on se piquait aux jeunes houx, on trébuchait sur les vieux cauchemars épineux des bogues, on glissait entre les traînées de lumière accrochées à la bave des limaces et la noirceur striée du sang des ronces, traquant ces bien nommées trompettes de la mort dont les pavillons noirs, évocateurs moins de joutes flibustières que des plus grandes joies d’une enfance montagnarde, demeurent presque invisibles si l’on reste à hauteur d’adulte mais apparaissent aussitôt un peu partout (et surtout le long des troncs pourris dont ils semblent suivre la décomposition comme des urubus alignés guettent le prochain effondrement du voyageur) dès lors qu’on se tient courbé à hauteur d’enfant, au plus près de l’humus.

On était en famille, trois générations réunies. Le sous-bois résonnait des clameurs des petits. Ce jour-là comme naguère, rabaissé à la hauteur d’un enfant de six ans en ce lieu des cueillettes familiales, j’aurais voulu chanter de gratitude devant cette générosité de la vie, des sous-bois, de l’automne. C’était, à leur tonitruante manière, ce que faisaient les enfants, et ce que je n’osais plus.

Les enfants ne savent pas, ou si peu, à quel point ces champignons et ces fruits qui les émerveillent ne sont peut-être là que pour préparer l’hiver. Les champignons, les châtaignes rutilantes protégées par ces bogues qui enfoncent leurs épines souples sous les ongles ou font aux coudes et aux genoux des blessures pareilles aux piqûres des méduses, disent l’abondance mais annoncent aussi bien son imminent contraire : bientôt le sous-bois sera nu, les clameurs se seront tues, et tout enseveli. Cela, on l’entendait distinctement, lugubrement, dans la plainte de la buse qui cerclait au-dessus de nos têtes.

On était là pourtant à cueillir les trompettes, tournant dans ces bois où un petit fantôme enfant se piquait encore aux bogues, au houx.

 

 

À un certain moment j’ai redressé la tête. J’ai regardé les châtaigniers éventrés, le sous-bois qu’un frisson parcourait, la lumière qui se voilait, les feuilles qui tombaient. Les voix s’étaient éloignées, qui ne semblaient plus que cris de paon au fond d’un parc. J’étais seul face à un vieux hêtre tordu tout enserré de lierre. J’apercevais par intermittence, au loin, toujours à moitié masquée par les arbres, une silhouette féminine dont je me demandais si c’était la sienne, celle d’une promeneuse inconnue ou, pourquoi pas, d’une biche, de quelque animal assez digne et inquiet en lequel elle aurait pu aisément et sans crier gare se transformer. Les bogues faisaient en tombant un petit bruit de pétard. Je regardais le sous-bois d’un regard flou. Je tremblais.

Ce matin-là elle avait dit en se levant : c’est le premier jour où on sent ce froid-là ; la lumière revient mais on sent ce froid-là.

J’ai baissé à nouveau la tête, me perdant parmi les feuilles, fouillant, écartant le fouillis avec un bâtonnet, tout à cette tache étroite, sans autre perspective que de remplir le sac et sans penser au festin à venir, à ce moment où on se retrouverait autour de la tablée, lorsque cette parenthèse heureuse de la première, de la dernière cueillette de l’automne serait presque refermée.

En vérité c’était un jour incroyable ! On avait quitté le théâtre ordinaire de la semaine et du travail pour revenir tous ensemble dans ces bois ! C’est pour cela que les enfants étaient si joyeux et chantaient, et trompétaient. Mais la voix de l’enfant qui criait « mamie, mamie », à l’entendre de là-bas, depuis l’autre bout du sous-bois, avait pris une tonalité presque sépulcrale, comme voilée de l’ombre d’un reproche, d’une urgence.

 

« Mamie, mamie ! »

 

La voix de pure exubérance de l’enfant heureux des retrouvailles, quand on l’entendait de là-bas, dans la distance (tout comme on entend maintenant son écho depuis cet autre lieu, encore plus retiré, de l'écriture), cette voix se teintait de quelque chose de triste, comme une plainte ou une protestation, oui, il y avait là comme une protestation, ce que soulignait le fait qu’on n’entendait absolument jamais de réponse.

 

« Mamie ! Mamie ! » — puis plus rien.

 

Les voix des adultes sont plus rentrées, comme celle si souvent blanche de mon père, ou comme la voix de mon propre soliloque : cette voix intérieure qui n’ose pas la clameur, cette voix déjà un peu cassée, voilée, mouillée, cette voix de sous-bois. La voix de l’enfant, elle, se déploie dans la lumière, et de l’entendre alors si éclatante permettait de mesurer le retrait où l’on se situait désormais — ainsi peut-être que la grande ferveur serrée en ce retrait comme en une église.

Car à ramasser les trompettes de la mort tout en marmonnant comme je le faisais, chaque geste en acquerrait une intensité nouvelle. Je savais ce que je faisais, ce qui se passait, ce qui passait et s’accumulait là-bas sous les feuilles, je savais de quoi et pourquoi je faisais des réserves. Je savais bien quel hiver on préparait là et que c’était pour le partage, ensuite, pendant qu’il était temps, d’un poème, d’un repas.

 

C’est, ce sera, c’était tellement doux. Tellement loin déjà. Tellement doux. Oh, sur le moment, on ne sait jamais assez à quel point (et même de le savoir…).

 

On s’en voudrait pourtant de trop dramatiser car c’était au fond si simple. Il n’y avait qu’à rester là penché entre l’ombre et la lumière à fouiller de la main sans plus craindre de s’égratigner aux ronces du réel, aux bogues des souvenirs. Il serait bien exagéré de vouloir à tout prix lire dans ces évocations de sous-bois, dans ces silences et ces éclats, des signes quelconques. Il n’y avait et il n'y a là aucun signe, aucune intention cachée d’aucune force surnaturelle, mais juste l’entente fugace et hasardeuse d’une sorte d’accord mineur, d’une harmonie intime déployée dans l’espace par les cris mêlés des enfants, du silence, de la forêt et de la buse.

 

Encore ces craquements, ces appels, le rire d’un pic. On débouchait enfin dans la lumière. On continuait la cueillette, on traquait les trompettes comme une vérité. Parfois un léger vertige nous revenait, lorsque la terre souple et noire paraissait s’affaisser sous le pas. Ou bien c’était une sorte d’hébétude singulière qui nous saisissait devant l’étrangeté d’être là, encore là, dans cet espace encore commun où l'on pouvait poser nos paumes sur les mousses, rôder au bord du temps, s'adosser contre un arbre vivant derrière lequel se tenait embusqué un enfant.

 

On continuait, on continue, on continuera la traque.

 

C’est sans fin, tout entier tendu vers la fin.

 

Un intervalle qui sera suivi d’un autre intervalle, qui sera suivi d’un autre, d’un autre, d’un autre, à chaque pas, chaque heure, chaque journée, chaque automne, chaque saison, et l’écriture aussi qui creuse le soliloque n’est rien d’autre qu’une façon de continuer à rôder dans ce sous-bois de son enfance où l’on sait qu’on n’a fait qu’effleurer la merveille d’être là.

 

Ô le jeune houx tout déchiré de piques et tout luisant ; ô le vieux houx là-haut aux feuilles adoucies. Ô ce gouffre dans lequel volontairement on descend, où l’air est plus pesant, plus humide, et où l’on ramasse, à pleines poignées, les plus grosses et brillantes grappes de trompettes de la mort.

 

  

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.